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La Lettonie perd son lat, hein !

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Ce matin, 2 janvier 2014, souhaitons la bienvenue à la Lettonie qui a rejoint hier la zone euro. Nos amis de Riga ont pu convertir leurs lats et leurs santims (s-a-n-t-i-m-s, la subdivision du lat) en euros, au taux de 70 santims pour un euro.

La Lettonie revient de loin. En 2008, elle a dû affronter un arrêt soudain des financements extérieurs – une sorte de grève des créanciers. Or le pays était alors sous perfusion de capitaux étrangers, le déficit extérieur dépassant 22% du PIB en 2007. La crise mondiale a débranché la perfusion. Résultat : le PIB a chuté de 22% en trois ans et le taux de chômage s’est envolé à près de 20%. Quant au déficit public, il a frôlé les 10% du PIB. Dans ces conditions, de nombreux experts (dont le FMI) ont recommandé un abandon de l’ancrage du lat à l’euro. Une solution rejetée par le gouvernement de l’époque, notamment parce que 90% des emprunts lettons étaient libellés non pas en lat, mais en euro : dévaluer la monnaie, c’était rendre impossibles les remboursements pour les débiteurs, et donc mettre aussi les créanciers en difficulté. Le gouvernement a ainsi préféré la dévaluation interne, c’est-à-dire la baisse des coûts via des gains de productivité et une réduction brutale des salaires des fonctionnaires. En 2011, la croissance a rebondi à plus de 5% et elle navigue depuis entre 4 et 5%. Le déficit public a été ramené à 1,4% du PIB en 2013 et le déficit extérieur à 1,6% du PIB. Chapeau bas !

La rapidité de la Lettonie à s’extraire de la crise sans dévaluer le lat a fait couler beaucoup d’encre. Il paraît clair aujourd’hui que la performance n’est hélas pas généralisable : contrairement à d’autres, le pays a abordé la crise avec une dette publique modérée ; la baisse des revenus a donc peu alourdi la charge de la dette. D’autre part, cette période d’ajustement drastique a succédé à une décennie de forte croissance des revenus, une période faste qui avait semblé à la population trop belle pour être vraie. On s’attendait donc à une correction. Enfin, l’ajustement s’est aussi fait grâce à une émigration massive de travailleurs sans emploi, ce qui a allégé d’autant le chômage.

Ce 2 janvier, malgré la croissance retrouvée et des comptes quasi à l’équilibre, la situation n’est pourtant pas si rose. Le taux de chômage dépasse encore les 11% et le pays souffre de deux fragilités structurelles. D’abord, il entre dans l’euro avec un PIB par habitant inférieur de moitié à la moyenne de la zone et le rattrapage à venir devrait normalement s’accompagner d’une inflation soutenue. Or la Lettonie va désormais appliquer les taux d’intérêt bas de la zone euro, d’où le risque que l’inflation dépasse ce taux d’intérêt, une recette éprouvée pour nourrir de nouvelles bulles financières. Par ailleurs, les banques lettones ont, ces derniers temps, recueilli une masse de dépôts d’origine russe venus de Chypre. Une crise à la chypriote n’est donc pas à exclure en Lettonie. On comprend dès lors l’enthousiasme modéré de la BCE pour accueillir ce 18ème membre de la zone euro et pour asseoir sur une 24ème chaise au Conseil des gouverneurs Ilmars Rimsevics, le patron de la Banque centrale lettone et désormais 24ème homme de cette enceinte de décision. Comme on le voit, l’euro est un sujet trop grave pour échapper aux hommes.

Chronique diffusée sur France Culture le 2 janvier 2014

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