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Les Banques Centrales doivent elles et peuvent-elles contribuer à modérer le changement climatique?

La France prévoit de lever 205 milliards d’euros d’obligations à moyen et long terme sur les marchés en 2020. A l’heure des taux d’intérêt zéro, voire négatifs, se pose la question des investissements « verts ». Selon Jean-Paul Pollin, si la démarche semble aujourd’hui incontournable, le processus pour y parvenir reste très complexe.

Les Banques centrales semblent vouloir « verdir » leurs politiques, c’est-à-dire agir en faveur de la nécessaire transition énergétique. Du moins elles donnent l’impression d’y réfléchir si l’on en juge par certaines déclarations de leurs responsables ou de ceux des institutions financières internationales (FMI, BRI…). Par exemple, Madame Christine Lagarde, lors de son audition devant le Parlement Européen, a déclaré que l’infléchissement du changement climatique pourrait à l’avenir faire partie des objectifs de la BCE, tout en précisant qu’il s’agissait d’une position personnelle.

L’adoption peut se justifier d’un double point de vue. D’une part, il est écrit dans les textes, ou admis dans la pratique, que les Banques centrales doivent contribuer, sans préjudice pour la stabilité des prix, à une croissance durable de leurs économies respectives. D’autre part, les Banques centrales ont aujourd’hui pris conscience de leur responsabilité dans la maîtrise de la stabilité financière, même s’il reste à éclaircir la façon dont elles doivent la prendre en charge. Dès lors, elles doivent considérer l’impact des risques environnementaux sur les actifs concernés et sur les institutions qui les détiennent. D’autant qu’il s’agit de risques de nature systémique.

On sait que la BCE apporte sa liquidité sur le marché monétaire en achetant, ou en acceptant en garantie de prêts, des actifs dits « éligibles », c’est-à-dire considérés comme relativement sûrs. Ce faisant, elle applique un principe de non neutralité : elle s’efforce de ne pas interférer avec l’allocation des financements (donc des investissements) qui ne relève pas de sa responsabilité. Les actifs éligibles s’avèrent plus liquides et portent en conséquence des taux d’intérêt plus faibles, mais cet avantage résulte seulement de leur niveau de risque estimé.

Si les Banques centrales décidaient de « verdir » leurs politiques, cela reviendrait à remettre en cause ce principe de neutralité. Puisqu’en l’occurrence elles feraient dépendre l’éligibilité des actifs qu’elles acceptent, à l’achat ou en garantie de prêts, de « l’intensité carbone » de l’activité des entreprises à l’origine de la création de ces actifs (des titres émis ou des prêts contractés auprès de banques). C’est-à-dire qu’elles achèteraient moins d’actifs à forte intensité carbone ou qu’elles appliqueraient des « haircuts » plus élevés sur ces actifs dans le cadre d’opérations de « repo ». La liquidité des actifs en question en serait donc affectée, et ils devraient supporter des taux d’intérêt plus élevés. En définitive cela se traduirait par une augmentation du coût du capital des firmes dont l’empreinte carbone est plus élevée. Ce qui serait l’équivalent d’une taxe qu’elles auraient à acquitter.

Certes, en agissant ainsi, les Banques centrales violeraient le principe de neutralité, mais en s’efforçant de le respecter elles continuent implicitement à financer les investissements à forte intensité carbone. D’autre part, il faut souligner qu’un tel infléchissement de la politique ne remettrait nullement en danger la poursuite de l’objectif de maîtrise de l’inflation qui reste toujours prioritaire, au moins dans les textes. En d’autres termes, la substitution d’actifs dans le portefeuille des Banques centrales interférerait pas avec la dimension macroéconomique des politiques monétaires. A long terme, en revanche on peut en attendre une croissance plus soutenable.

Il reste toutefois à évaluer l’impact que pourrait avoir cette éventuelle évolution sur les financements des activités fortement émettrices de CO2. On est encore loin d’avoir sur ce point des réponses robustes. Mais les quelques estimations dont on dispose pour l’instant sont plutôt décevantes. En faisant des hypothèses raisonnables sur l’ampleur des substitutions d’actifs dans les portefeuilles de Banque centrale, on obtient des écarts de taux d’intérêt (entre financements d’activités d’intensité carbone inégales) qui sont toujours inférieurs à 10 pb. Ce qui ne semble pas de nature à corriger  significativement la trajectoire des émissions de CO2. Dans ces conditions, la politique monétaire ne pourrait guère prétendre qu’à accompagner des formes d’action plus contraignantes.

 

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