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L’OPEP en étau entre Russie et Etats-Unis

Lundi matin, les bourses du Golfe plongent en réaction à la chute des cours du brut sur le marché asiatique. Les opérateurs réagissent à l’échec de la réunion des pays membres de l’OPEP vendredi 6 mars. Pour Patrice Geoffron, indépendamment des incertitudes autour de la propagation du Covid-19, la dimension géopolitique va occuper une place de plus en plus importante, et cruciale, dans l’évolution du marché pétrolier.

 La grande alliance des exportateurs de pétrole autour de l’Arabie Saoudite (OPEP) et de la Russie (NOPEP) est à mettre au rang des victimes du Covid-19. Depuis trois ans, Saoudiens et Russes coopéraient pour stimuler les cours du baril tombés à 30 dollars début 2016, partageant l’effort de réduction de leur production. Cette action avait permis de rehausser le prix dans la bande de 50 à 70 dollars depuis 2017, insuffisamment pour assurer l’équilibre financier de beaucoup d’exportateurs, mais suffisamment pour éviter leur effondrement.

Le 6 mars, la Russie a décidé de ne pas souscrire aux efforts prônés par l’Arabie pour contrer la chute de la demande de pétrole, dont les cours ont pourtant reculé de 30% depuis le début de l’année. L’objectif saoudien était de contracter la production de 1,5 millions de barils (dont 1/3 à la charge de la Russie et de ses alliés), en surplus des 2 millions de recul du marché depuis le début de l’année. En réaction au « niet » russe, l’Arabie Saoudite a décidé d’extraire plus de 10 millions de barils par jour (contre 9,7 millions en mars), et d’accorder des ristournes à ses clients, assumant la guerre des prix.

Les raisons de cette dissension russo-saoudienne sont à rechercher du côté des Etats-Unis, devenus un acteur majeur sur les marchés d’hydrocarbures, pétrole mais également gaz. L’affirmation par Donald Trump d’une « puissance » énergétique conduit à concurrencer directement le gaz russe dans son pré-carré européen. Y compris avec des arguments géopolitiques : Washington a pris des sanctions à l’encontre d’entreprises engagées dans la construction du gazoduc Nord Stream 2, essentiel pour accroître les livraisons russes vers l’Europe. Mike Pompeo, secrétaire d’État américain, est même venu promettre en février dernier (lors d’une conférence en Allemagne sur la sécurité) d’investir un milliard de dollars en soutien à l’initiative dite des « Trois Mers » : cette dernière, inaugurée en 2016, assemble douze Etats de l’Est de l’UE autour des projets liés à la sécurité, énergie comprise. Difficile de ne pas y voir une faveur à destination de futurs clients pour le gaz américain, dans une zone d’influence de Gazprom.

La décision russe procède donc de la contre-attaque sur le front pétrolier : l’objectif poursuivi est d’affaiblir les producteurs américains de pétrole de schiste, dont la viabilité financière serait fragilisée par une longue période de prix bas. L’atout essentiel est que la Russie peut équilibrer son budget avec un baril aux alentours de 40 dollars, tandis que le niveau requis pour l’Arabie est de l’ordre de 80 dollars. D’où cette détermination russe, mettant fin brutalement à la coopération OPEP-NOPEP.

Mais, par des temps macroéconomiques aussi incertains, la suite de cet affrontement se jouera aussi du côté de la demande, la durée de l’épidémie de coronavirus déterminant le prix du pétrole dans les temps prochains. En particulier, son empreinte sur la croissance des grands émergents – Chine et Inde en tête qui pèsent sur la dynamique de la demande – constituera la toile d’une guerre des nerfs entre producteurs. Si la crise sanitaire se muait en crise économique durable, Russes et Saoudiens seraient conduits à se remettre autour d’une table.

Quoi qu’il en soit, la période actuelle confirme que le prix du baril échappe à toute forme de régulation efficace, cela depuis l’avènement des Etats-Unis au premier rang mondial des producteurs. Ce qui pourrait constituer une donnée de la décennie nouvelle.

Patrice Geoffron

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