Face à la succession des crises sociales, la défiance s’installe et les revendications se multiplient. Comment répondre aux mécontentements sans fragiliser la démocratie et les libertés ? C’est la question à laquelle notre ancienne présidente, Françoise Benhamou, a tenté de répondre.
Il faut craindre l’épuisement et le découragement d’un pays qui voit les crises se succéder et leurs conséquences s’accumuler. L’analyse politique permet d’appréhender ces conflits sociaux. Elle aide à en identifier les signes avant-coureurs, les causes profondes, les soubassements historiques, les instrumentalisations partisanes et les luttes idéologiques.
Les économistes, quant à eux, mesurent le décalage, parfois le fossé, entre les attentes et la réalité. Ils étudient aussi l’écart entre la perception de la réalité et celle-ci. En amont des conflits, on peut ainsi évoquer un choc des aspirations lorsqu’elles se heurtent au réel.
Vincent Pons a mis en évidence le décrochage entre la situation réelle des États-Unis et celle perçue par les électeurs de Donald Trump. Yann Algan insiste sur les facteurs qui conduisent aux crises de confiance. Comme l’écrit la sociologue Eva Illouz dans son livre Les émotions contre la démocratie : « elles seules [les émotions] ont le pouvoir de nous faire nier les évidences factuelles, voire d’occulter nos intérêts personnels. »
Des revendications qui s’accumulent et se propagent
Le pouvoir d’achat ne saurait résumer à lui seul les causes de tels mécontentements. Les revendications s’agrègent et produisent un effet de boule de neige. À l’image d’une dette qui devient ingérable, un conflit une fois enclenché se propage. Il rassemble des revendications disparates, auxquelles il devient difficile de répondre. Les réponses apportées peinent alors à se faire entendre. À cela s’ajoutent les agissements des professionnels de la casse et des émeutes.
Les cascades informationnelles, qui nourrissent les effets de contagion, ont été théorisées et observées empiriquement. Les événements récents révèlent également des cascades conflictuelles aux coûts immenses. Les dégâts matériels se chiffrent à plusieurs centaines de millions d’euros. À ces pertes s’ajoutent des dégâts immatériels : la confiance dans les institutions ne cesse de s’éroder et l’image de la France se détériore encore.
La confusion s’accentue entre les exigences auxquelles il est possible de répondre rapidement et les demandes qui nécessitent davantage de temps et de moyens. Le discours politique se brouille aussi, faute d’argent public. En arrière-plan, la défiance des détenteurs de notre dette publique s’accentue. Les commerçants, les restaurateurs et les entrepreneurs voient leur situation se dégrader. Un sentiment d’impuissance finit parfois par les gagner.
Préserver la démocratie face à l’économie du ressentiment
Faute d’argent, la résolution des conflits repose sur l’épuisement des mécontents. L’opinion publique développe une aversion pour cette montée démesurée du risque. L’État peut alors finir par céder à certaines revendications, sans que les plus légitimes soient toujours prioritaires.
C’est la démocratie qui vacille lorsque s’installe une économie politique du ressentiment et du renoncement. Tocqueville nous met en garde contre le danger de voir la passion pour l’égalité nous faire oublier la nécessité de préserver la liberté. Or, la liberté est menacée lorsque les revendications légitimes sont écrasées par des dérives et des violences qui se transforment en combats de rue. L’urgence est donc de distinguer les demandes auxquelles il faut répondre des autres. Celles qui concernent l’Éducation nationale, par exemple, méritent une attention particulière. Ses manquements nourrissent le malaise de la jeunesse et contribuent aux résultats désastreux de la France dans les classements PISA. D’autres demandes sont moins fondées.
La réponse doit être la plus ferme face à ceux qui s’immiscent dans les cortèges avec pour seul horizon le pillage, la destruction du lien social et la volonté de porter atteinte à notre démocratie.