L’information est partout. Elle guide les investissements, oriente les décisions publiques, façonne les comportements et conditionne le débat démocratique. Pourtant, alors que sa valeur économique n’a jamais été aussi forte, les conditions de sa production et de sa diffusion se fragilisent. Investir dans une information fiable est désormais un enjeu économique, démocratique et de souveraineté.
Les économistes le savent depuis longtemps : une économie performante repose sur une information de qualité. À l’échelle européenne, l’économie de la donnée pèse désormais plus de 500 milliards d’euros[1]. Ce chiffre dessine les contours d’une industrie devenue essentielle au fonctionnement de toute l’économie et, plus largement, de notre société.
Pourtant, un paradoxe s’impose. Si jamais l’information n’a eu autant de valeur, jamais les conditions de sa production n’ont été en même temps aussi fragilisées. Produire une enquête, vérifier des faits, mobiliser des experts, couvrir des territoires ou des conflits représente des investissements massifs. Dans le même temps, le modèle économique des éditeurs s’érode sous l’effet de la concurrence déloyale des géants du numérique et des acteurs de l’intelligence artificielle. La conséquence est un accès aux contenus sans réelle compensation financière.
Cette contradiction révèle une forme de sous-investissement collectif dans une infrastructure devenue indispensable. Nous avons appris à protéger nos réseaux énergétiques, nos infrastructures numériques ou nos capacités industrielles parce qu’elles conditionnent notre souveraineté. L’information ne mériterait-elle pas d’être pensée avec la même exigence ? Car sans informations fiables, c’est l’ensemble de notre capacité à décider, à investir et à innover qui se fragilise.
La crise de l’information menace aussi la démocratie
Mais les conséquences ne sont pas seulement économiques. Le « combat de l’ombre » ne se joue pas seulement sur les marchés. Il se déploie sur le délitement de la légitimité de la parole, tant de ceux qui produisent que de ceux qui diffusent l’information. Une société où les faits sont systématiquement contestés, où les experts peinent à être entendus et où les logiques algorithmiques privilégient l’émotion à la rationalité devient vulnérable.
La pandémie de Covid-19 a montré combien la défiance pouvait rapidement fragiliser la décision publique. En quelques mois, la parole scientifique, jadis boussole de la décision publique, a été niée, contestée, parfois piétinée et ravalée au rang de simple opinion sur le marché de l’attention.
Investir dans une information fiable
Le défi est donc double, à la fois économique et démocratique. La réponse doit être éminemment politique. Elle impose d’abord de sanctuariser le rôle de l’audiovisuel public comme laboratoire du « commun ». Ce dernier doit capable d’opposer une transparence radicale et des standards éthiques à la fatigue informationnelle. Elle impose aussi d’assurer des financements et un statut pérenne pour les médias privés, tout comme la garantie de leur liberté éditoriale.
Elle exige ensuite un effort de guerre éducatif. À l’image de la Finlande, qui a su capitaliser sur son histoire comme le rappelle l’experte auprès de l’Unesco Anne Leppäjärvi, la résilience face à la manipulation doit s’apprendre à tous les âges de la vie pour réhabiliter l’effort de recoupement et le raisonnement critique.
Pendant longtemps, nous avons pensé que le libre jeu du marché de l’information suffirait à faire émerger les faits. Le numérique et l’intelligence artificielle nous obligent à revoir cette conviction. Comme toute infrastructure stratégique, l’information demande des investissements, des règles et une gouvernance à la hauteur de son importance.
C’est précisément la réflexion que propose le nouveau numéro de Mermoz, la revue du Cercle des économistes. À l’heure où l’élection présidentielle se joue autant sur la confrontation des projets que sur la bataille des perceptions, il invite à considérer l’information non plus comme une évidence, mais comme l’un des principaux investissements de long terme pour nos démocraties et nos économies.
[1] The European Data Market Study 2024 – 2026, Carla La Croce, Giorgio Micheletti, Nevena Raczko, Leonardo Freitas, Vanda Soeiro.