Jean Hervé Lorenzi, fondateur du Cercle des économistes et président des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence, et Nicolas Dubourg, Président d’Isalt, analysent le rebond technologique français, ses dynamiques et les conditions nécessaires pour en assurer la pérennité.
La nostalgie n’est pas toujours mauvaise conseillère. Souvenez-vous, il y a quelques décennies, nous étions si fiers de la Caravelle, du Concorde, des premières Ariane. Dans les télécoms avec le Réseau Numérique à Intégration de Services (RNIS), comme dans le nucléaire – même si la technologie était d’origine américaine – la mise en œuvre française impressionnait. Dans bien des domaines, la France se targuait d’être une puissance technologique de premier plan en Europe. Mais nous savions aussi, lucidement, que cette excellence ne se traduisait pas toujours par des succès commerciaux à la mesure de nos ambitions.
Le tournant des années 90 : une désindustrialisation marquée
À l’époque, nous cultivions volontiers l’image d’un pays d’ingénieurs et d’innovateurs. Et puis vint une période bien plus sombre pour l’industrie puisque dès les années 90, le choix collectif et explicite fut de privilégier une économie de services. La France devait par exemple rivaliser avec la City de Londres ou bien devenir la première destination touristique mondiale. Ces objectifs ne furent pas atteints mais les conséquences, elles, s’imposèrent : une désindustrialisation d’une ampleur inédite en Europe. Ce fut une période de vache maigre pour la R&D et le départ significatif de jeunes ingénieurs entrepreneurs vers la Californie.
Un rebond technologique français en marche
Aujourd’hui pourtant, on peut affirmer qu’il se passe quelque chose en France. La multiplication, sans aucun doute, dans de nombreux secteurs de haute technologie, de jeunes pousses innovantes. Cela, il y en a toujours eu, bien sûr, mais jamais en si grand nombre avec une telle ambition de développement et d’industrialisation. On parle beaucoup, à juste titre, de Mistral AI, mais il existe en réalité des centaines, voire des milliers d’entreprises qui émergent en intelligence artificielle, dans le secteur du quantique, des semi-conducteurs ou encore du spatial.
Mieux encore, nombre de ces entreprises choisissent du moins dans un premier temps de s’appuyer sur des financements français ou européens plutôt que de se tourner vers les financements de fonds américains ou les promesses attractives du Nasdaq. Ces entreprises sont l’illustration d’un véritable rebond technologique français. Comme si, pour de nombreux ingénieurs, il était aujourd’hui plus enthousiasmant de participer à cet incroyable mouvement de progrès scientifique porteur de sens que de rejoindre des secteurs souvent plus rémunérateurs à court terme, comme la finance ou le conseil. Si ce mouvement se confirme, une question centrale se pose. Comment pérenniser ce mouvement et reconstruire en France une industrie technologique de grande ampleur dans des domaines stratégiques?
Le financement, clé de la réindustrialisation
Tout repose évidement sur la capacité à financer ces entreprises de manière à pérenniser un mouvement vertueux de réindustrialisation. Il nous faut pour cela mieux orienter notre épargne vers cet écosystème technologique.
Tout repose sur la capacité à financer ces entreprises de manière à pérenniser un mouvement vertueux de réindustrialisation.
La difficulté est réelle parce que le vieillissement de la population la rend particulièrement averse au risque. Mais toute l’habileté financière que nous avons su développer avec tant de talent dans les trois dernières décennies peuvent trouver là, un enjeu particulièrement intéressant. On a suffisamment dit que nos problèmes venaient de l’absence de fonds de pension mais aujourd’hui les Plans d’Epargne Retraite sont en forte croissance et ils ont exactement les mêmes caractéristiques qu’une retraite par capitalisation.
Ensuite, il est nécessaire que ces jeunes pousses, à chaque étape de leur développement et de leur maturité, puissent trouver des financements au bon niveau, et pas majoritairement aux US, pour ancrer leur futur ici et perpétuer cette renaissance. Il y a bien d’autres leviers ou solutions. On le voit, il y a là un espoir à ne pas laisser s’éteindre, une chance à saisir.