À l’approche de l’élection présidentielle, la dette publique s’impose au cœur du débat politique. Pour comprendre cette inquiétude, Alban Schneyder et Clément Lebourg, co-rédacteurs en chef de la revue Mermoz, interrogent notre rapport à la dette et notre capacité à préparer l’avenir.
Il nous arrive de penser que rien n’est jamais vraiment nouveau dans notre beau pays de France. Lorsque Louis XIV prend personnellement les rênes du royaume en 1661, les finances royales sont dans un état déplorable. Plus d’un demi-siècle plus tard, après un règne marqué par les guerres et les dépenses somptuaires, le Roi-Soleil laisse à son tour à ses successeurs une dette colossale. S’il faut se méfier des parallèles historiques, faudrait-il voir dans l’état de nos finances publiques une certaine forme de continuité ?
Alors que s’ouvre la campagne présidentielle, la dette publique s’impose comme l’une des grandes préoccupations des Français : 85 % jugent urgent de la réduire[1]. Longtemps reléguée au second plan, voire « mise sous le tapis » grâce, notamment, à des années de taux bas, elle est devenue l’un des principaux sujets de la rentrée et un nouveau terrain d’affrontement politique. Austérité, annulation, « réfrigération » : chaque camp avance désormais sa recette miracle pour tenter de la résorber.
Mais que révèle cette inquiétude désormais largement partagée ? Pourquoi la dette, sur laquelle le rapport Pébereau alertait déjà il y a 20 ans, est-elle devenue si pressante ? C’est tout l’enjeu que soulève le dernier numéro de la revue Mermoz.
Une dette qui gonfle malgré des services publics dégradés
La dette n’est pas un problème uniquement français ; bien des pays y sont confrontés. Mais notre trajectoire semble de moins en moins contrôlable, et même prévisible, comme en témoignent les révisions à la hausse des prévisions de déficit de Bercy. Plus frappant encore est le paradoxe entre cette dette qui gonfle et la dégradation de la qualité des services publics, le vieillissement des infrastructures et l’insuffisance des investissements d’avenir. La crise des lycées n’est-elle pas le témoin de cette impuissance publique ? On annonce des moyens en hausse, sans constater sur le terrain d’amélioration concrète des conditions d’étude des élèves. Notre pays semble naviguer à vue, dans l’incapacité de prévoir l’avenir.
Face à cela, experts et politiques en appellent souvent au « bon sens », invoquant une gestion « en bon père de famille » : à la fin du mois, quand on n’a plus d’argent, il faut se serrer la ceinture. C’est oublier que la dette d’un État n’obéit absolument pas aux mêmes règles que celles d’un ménage. On entend aussi que les chocs à répétition, bien réels, du Covid, de la guerre en Ukraine ou d’Ormuz étaient, par nature, imprévisibles. C’est vrai, mais ces crises n’expliquent pas tout. Elles ont frappé un pays qui, depuis cinquante ans, peine à faire émerger un nouveau modèle de croissance pour prendre le relais de celui des Trente Glorieuses. Il peine aussi à préparer les grandes transitions, qui portent en elles les germes des crises futures si nous ne faisons rien.
La crise pétrolière n’aurait-elle pas frappé moins durement notre pays si nous avions massivement développé l’électrification des usages ? Obsédée par le court terme et la gestion de crise, l’action publique, à droite comme à gauche, semble frappée par la « tragédie des horizons », enfermée dans le présent et incapable de préparer demain.
Repenser notre rapport à la dette
C’est donc un changement profond de méthode qu’il va falloir engager si nous voulons apporter un début de réponse au problème de la dette. D’abord, en nous départissant de notre imaginaire et de nos croyances autour d’un objet associé pendant des millénaires au péché.
Or, la dette est nécessaire en économie lorsqu’elle sert à financer des investissements et à préparer la création de richesses futures. Elle peut aussi contribuer à la cohésion sociale et à la sauvegarde de l’économie, en limitant les effets d’une croissance négative. La question est donc plutôt : quel pays voulons-nous construire et comment finançons-nous ce projet ?
Cette question ne vous rappelle rien ? N’est-ce pas une interrogation que nous pourrions étendre à notre agriculture, à notre système de santé ou à notre école ? La réponse, elle, est malheureusement et désespérément la même : nous n’en savons rien. Peut-être l’électrochoc de la dette sera-t-il enfin l’occasion d’ouvrir ce débat que nous évitons dans tant de domaines.
[1] Sondage Elabe pour Les Echos, septembre 2026.