À l’occasion de la remise du Prix du meilleur jeune économiste 2026, la philosophe Perrine Simon-Nahum analyse le basculement de la science économique : de la « mondialisation heureuse » des années 1990 à l’exigence de vérité face à la fragmentation du monde actuel. En traçant un parallèle avec la phénoménologie d’après-guerre, elle appelle à l’émergence d’une « économie citoyenne », capable de restaurer notre rapport au réel et de garantir le devenir de nos sociétés libres. Nous retranscrivons son discours.
Il y a plus d’un parallèle entre l’économie et la philosophie. Il ne manque évidemment pas d’exemples de philosophes qui aient intégré l’économie dans leur système de représentation du monde, Aristote le premier qui faisait de l’économie de l’oikos le fondement de la société jusqu’à Raymond Aron qui considérait la société industrielle comme le modèle pour penser la modernité.
C’est en un autre sens – à la fois contemporain et disciplinaire- que je souhaiterai engager ici la réflexion. Cela tient au constat de ce que nos sociétés attendent aujourd’hui de l’économie et peut-être des économistes. Il n’y a pas si longtemps en effet l’économie ou plutôt la mondialisation heureuse servait de mantra à notre époque. Nous étions dans les années 1990 et l’économie détrônait la politique. C’est d’elle que l’ensemble des sociétés développées attendaient le St Graal. Nous étions dans la continuité des périodes de croissance et de l’Etat-Providence. Encore aujourd’hui d’une certaine façon, il est fascinant de voir comme les opérations militaires disparaissent derrière leurs effets économiques.
Or, avec l’entrée dans le XXIe siècle, l’irruption du terrorisme mais plus encore les crises financières l’économie a perdu de sa superbe. Les crises successives depuis la crise financière de 2008 jusqu’à celle de la COVID ont discrédité toute forme d’expertise. L’Etat-Providence est aujourd’hui à la peine, quand il n’est pas déclaré failli. Les économistes ne sont pas plus épargnés que les scientifiques. Seuls demeurent audibles ceux d’entre eux qui traduisent les affects du moment, la peur et le ressentiment, en termes de statistiques et proposent des recettes miracles. C’est là où le parallèle avec la philosophie peut nous servir de leçons. La philosophie a connu un semblable discrédit. D’abord dénigrée après 1945 pour n’avoir pu empêcher l’arrivée du nazisme au pouvoir, elle subit depuis les années 1960 la concurrence des sciences sociales.
Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Certainement pas et votre présence ici en témoigne. Comme la philosophie, l’économie a su non seulement faire évoluer ses questionnements mais plus encore elle offre aujourd’hui toute une panoplie d’instruments indispensables si nous voulons continuer d’habiter un monde commun.
L’économie en questions
L’économie comme la philosophie a su faire évoluer ses questionnements et le parallèle se justifie. J’irai le chercher non pas tant dans la philosophie contemporaine mais dans ce que fut son histoire dans l’immédiat après-guerre. La remise en question fut profonde dans la mesure où non seulement la philosophie n’avait pas su empêcher la barbarie d’advenir mais plus encore parce que celle-ci avait été éclos dans la nation d’Europe qui se targuait d’avoir atteint le sommet du développement culturel. En mai 1935, Edmund Husserl prononçait à Vienne un ensemble de conférences intitulées la Crise des sciences européennes et la
phénoménologie, plus connues aujourd’hui sous le nom de Krisis. Il s’y interrogeait sur la possibilité de répondre à la crise de la pensée qu’il accusait de favoriser la montée du nazisme en repartant des origines de la philosophie et en profitant de ce moment de crise pour remonter à l’origine grecque de l’effort théorique.
Dans son sillage, un certain nombre de philosophes -je pense en France à M. Merleau-Ponty, E. Levinas, P. Ricoeur ou J. Derrida – considérant qu’il n’avait pas été assez loin dans sa quête, se sont efforcés de repenser la phénoménologie à sa suite et la capacité de celle-ci à nous permettre de refonder notre relation au monde et aux autres.
Il me semble que l’on assiste aujourd’hui, toutes proportions gardées, à un effort semblable en économie dans un monde soumis à des phénomènes de fragmentation. En effet le renouvellement des questionnements, mais plus encore la démarche qui y conduit, n’y sont pas étrangères. C’est en tous cas ce qui me frappe si je me réfère aux travaux distingués par vos soins depuis le début des années 2020.
J’en rappellerai quelques-uns : l’impact des réseaux de relation firme-à-firme pour Isabelle Méjean en 2020, en 2021 pour ses travaux sur les dynamiques d’innovation et leurs effets aussi bien micro que macroéconomique, de Xavier Jaravel, ou encore 2022, les travaux d’Eric Monnet à forte portée historique consacrés sur les phénomènes monétaires et financiers dans le temps long. Je ne referai pas la liste mais vous proposerai d’en tirer quelques remarques qui me ramènent, une fois encore, au type de réflexions que proposèrent certains philosophes dans les années 1950 se situant dans l’héritage de Husserl, cherchant à répondre à l’urgence du moment. Il s’agissait – et il est important de le comprendre pour saisir la démarche propre aux économistes qui se réclament volontiers dans l’héritage des modèles théoriques qui les ont précédés – de reconnaître la légitimité du problème pour mieux dépasser l’aporie à laquelle il aboutissait.
Celui-ci pouvait se formuler comme suit : comment qualifier les rapports de la philosophie à l’histoire événementielle et politique mais plus encore à l’ensemble des forces profondes qui éclairent l’évolution de l’humanité ? Chacun apporta sa réponse, qu’on pourrait résumer autour de la redéfinition de la notion d’expérience dans sa triple forme, temporelle, spatiale ou intersubjective. Confrontée à la réalité des faits, la philosophie devait à la fois rendre compte de la pluralité des points de vue comme des objets, de leur complexité tout en faisant signe vers une éthique, une conduite à tenir.
Loin de moi, encore une fois, l’idée de rapprocher la crise du début du XXIe siècle des réalités de la seconde guerre mondiale. Il me semble néanmoins que l’irruption du terrorisme, la pandémie et le retour de la guerre ont profondément affecté nos manière d’être et de penser le monde au risque d’une désorientation dont nous voyons, tous les jours, les signes.
Si les économistes continuent de s’appuyer sur des théories ou d’appliquer des modèles économétriques, ils ne peuvent, encore moins qu’auparavant, ignorer le monde. Il ne s’agit plus de penser les équilibres, voire la correction des déséquilibres, mais de s’interroger plus modestement sur ce que pourraient être les instruments les plus fiables possibles pour orienter les politiques publiques et en comprendre les possibles effets à court et moyen terme. Car, comme la philosophie, l’économie ne saurait en un sens renoncer sinon à sa capacité prédictive mais du moins à son aptitude à ordonner le monde.
Une économie citoyenne
Quels instruments nous offre alors l’économie ?
Si je voulais résumer les choses je dirai que dans cet effort collectif que porte la recherche en économie ce sont désormais autant les évolutions intérieures que les événements extérieurs qui impactent la discipline et les directions vers lesquelles elle se déploie. Dans ce cadre on voit surgir une nouvelle mission pour la science économique : celle d’assumer le projet existentiel des démocraties, d’endosser les habits d’une économie citoyenne.
Ce sera mon second point. Ce que doivent aujourd’hui assumer les économistes de façon peut-être moins ambitieuse qu’à la fin du XIXe siècle lorsqu’il s’agissait de penser la notion de progrès, c’est de s’assurer de la poursuite des conditions d’existence d’un monde où la liberté et l’égalité des individus, ces idéaux de la démocratie, se trouveront le plus possible préservés. Cela suppose d’élargir le regard en intégrant des modèles issus des autres sciences sociales. Ce qu’avait commencé de faire, je crois, Daniel Cohen dont j’ai plaisir ici à rappeler le nom.
L’accentuation de la fragmentation du monde à laquelle nous assistons nous invite à plus de modestie encore que lorsque celui-ci écrivait Les Infortunes de la prospérité, Nos temps modernes ou Richesse du monde, pauvreté des nations. Certes, l’économie est toujours porteuse des antinomies de la modernité dont parlait Raymonde Aron. Mais elle doit avant tout par les temps qui courent, face aux populismes et à leur vision simpliste du monde, rappeler sans relâche les fondements de notre rapport au réel qui sont aussi celles de notre rapport à la vérité.
D’une certaine façon il lui revient aujourd’hui de reprendre les questions que se posaient les philosophes que j’ai évoqués : comment construire un monde dans lequel les individus pourraient assumer les interdépendances qui les constituent ? Comment concilier de la manière la plus efficace les intérêts divergents qui les habitent ? Quelle responsabilité leur actions induisent elles sur le monde environnant et leurs effets sur son avenir ? Comment donner droit aux aspirations de nos contemporains entre liberté et égalité ?
Telles sont les questions que se posent à travers de nouveaux objets d’étude, des démarches et des perspectives plurielles, ceux qui font profession du métier d’économiste. C’est ce mouvement d’intégration de la complexité non seulement du monde mais aussi de la conduite des agents individuels ou collectifs dont témoigne l’élargissement du champs de recherche de l’économie au cours de ces dernières années, dans sa contribution à l’orientation des politiques publiques et son rôle de conseil des dirigeants politiques. On pourrait peut-être encore approfondir le parallèle -vous me direz si je me trompe- en y voyant de même que dans la philosophie d’après-guerre les principaux traits de la scène économique depuis le début des années 2000.
Je n’aurai pas la prétention de vous en proposer l’analyse mais il me semble qu’il y a dans le rapport que les recherches économiques, quelle que soit l’échelle adoptée dans la manière dont elles intègrent le réel, -ce qui fait tellement défaut à nos contemporains-, et la relation à la vérité qui en découle, le lieu d’un ancrage dans l’histoire, dans le concret ; la possibilité de montrer aux citoyens qu’à travers leurs décisions et les choix qu’ils formulent il y a moyen pour eux de demeurer acteurs de leur propre histoire. A travers le rapport au monde qu’elle propose, la science économique ne se limite plus à prédire des taux de croissance ou à anticiper les comportements inflationnistes. Elle prend toute sa part dans le combat qui est le nôtre, celui qui a pour but de garantir le devenir des démocraties.
L’intitulé de ce Prix du meilleur jeune économiste ne résonne pas ici comme une pure rhétorique. Il nous dit combien l’économie rejoint l’objectif que fixait Hannah Arendt à la philosophie : accueillir la nouveauté car elle seule est apte à nous garantir un monde commun. En outre, les jeunes générations, les nouveaux venus revêtaient à ses yeux la capacité de habiter la « brèche du temps », entre passé et avenir, à investir le présent à travers ce qu’elle nommait un « événement de pensée. » C’est ce temps précieux que désigne le moment de la recherche entre l’apprentissage, l’échange avec les pairs et l’engagement dans la cité, le caractère de l’économie à mi-chemin entre théorie et pratique.
L’économie a un rôle citoyen à jouer et c’est en cela qu’elle vient rejoindre -et parfois suppléer- la philosophie.