À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse notre rapport au savoir, au progrès et à l’humanité, Gabrielle Halpern interroge la disparition de nos repères collectifs. Entre crise des certitudes, fragilité des frontières et perte de sens, cette tribune explore une question essentielle : vers quel monde voulons-nous réellement naviguer ?
« Depuis que nous avons confié nos prophéties à des machines, les prophéties ont perdu toute valeur », écrivait Elias Canetti, l’un des plus grands penseurs européens du XXe siècle. Dans cette formule visionnaire, il anticipait la manière dont les générations à venir allaient affronter l’avenir, croyant illusoirement que le progrès scientifique, technique et technologique constituerait la meilleure boussole possible pour naviguer dans le monde et suffirait à pallier l’absence de nos repères. Ne sommes-nous pas en train de prendre conscience aujourd’hui de notre naïveté ?
L’illusion des savoirs absolus
Nous avons cru que le passé était une frise chronologique avec une grande flèche conquérante vers la droite, semblant aller vers toujours plus de progrès, toujours plus de droits de l’Homme acquis, toujours plus d’humanité et, si nous avons appris par cœur nos livres d’Histoire, nous constatons que l’être humain n’apprend rien des leçons du passé. En bons élèves, nous avons récité les noms des fleuves, des départements, des capitales, des pays, mais on ne nous a peut-être pas appris l’essentiel : il n’y a rien de plus provisoire que la géographie.
Des cours d’eau peuvent disparaître, des montagnes peuvent s’affaisser, les frontières des pays que nous avons dessinées soigneusement ne sont pas intangibles. La carte du monde est provisoire. L’Histoire ne s’arrête pas à la fin de nos livres, elle continue sa route et nous embarque avec elle.
De son côté, le progrès scientifique, particulièrement impressionnant ces dernières décennies, creuse l’écart avec notre progrès humain et pose ainsi la question de son sens. Nous envoyons des fusées sur la lune, nous faisons danser des robots, nous développons une médecine qui nous permet de vivre centenaires, mais nous sommes incapables d’appeler nos grands-parents qui se morfondent chez eux dans la solitude.
Nos sciences grossissent tandis que nos cœurs rétrécissent. Même les plus grandes théories scientifiques sont remises en question par d’autres théories qui seront, elles aussi, en leur temps, balayées. Nous sommes collectivement tombés dans le piège de l’illusion des savoirs absolus et intangibles.
L’intelligence artificielle et la crise du « je pense »
Ces doutes qui touchent l’Histoire et la Géographie ne nous épargnent pas, puisque même l’indubitable, l’indubitable le plus absolu, le fameux « je pense, donc je suis » du philosophe René Descartes, est en passe d’être bouleversé sous l’effet de l’intelligence artificielle à laquelle nous déléguons de plus en plus notre pensée. Ce qui pose la question suivante : si je pense moins, si je ne pense plus, qui suis-je ? Existons-nous encore ? Et surtout, qui allons-nous devenir ?
« En quoi croit l’Occident ? »[1], s’interrogeait Karl Popper en 1958, lors d’une conférence prononcée à Zurich. Remarquant que les croyances ont toutes été « durement ébranlées », il répondait finalement en invoquant la tombe du soldat inconnu : ce en quoi croit l’Occident, c’est l’humanité. Mais nous étions alors en 1958. Si ni le temps ni l’espace, ni la Géographie ni l’Histoire, ni les leçons du passé ni les prophéties de l’avenir, ni les règles de droit ni l’humanité ne constituent des intangibles, alors nous sommes en passe de perdre le nord.
Naviguer dans un monde sans repères
C’est ainsi que les Rencontres économiques d’Aix-en-Provence posent cette année l’épineux problème : « Naviguer dans un monde sans repères ». La difficulté réside peut-être moins dans l’orientation que dans le but de la navigation : il s’agit moins de savoir comment naviguer que de décider de l’endroit vers où nous voulons aller. Cette question se pose à chacun d’entre nous, tant personnellement et individuellement que collectivement, aux entreprises et aux Nations. Et il serait trop facile de la déléguer à ChatGPT, Claude et tous les autres…
En quoi croyons-nous aujourd’hui, non seulement en Occident, mais partout ailleurs ? Qu’est-ce qui mérite notre foi ?
Tribune de Gabrielle Halpern, Philosophe, autrice de « Intelligence artificielle : et l’Homme créa Dieu », Hermann
[1] Karl Popper, « En quoi croit l’Occident ? », À la recherche d’un monde meilleur, Essais et conférences, traduit de Jean-Luc Evard, Les Belles Lettres, 2011.,