La rivalité entre les États-Unis et la Chine s’impose depuis quelques années comme l’un des principaux moteurs de transformation de l’économie mondiale. Les livres Trump et nous (Éditions Odile Jacob, 2025) de Christian Saint-Étienne, Qui sera le prochain maître du monde ? – La France face au nouveau chaos (Éditions Plon, 2025) de François Lenglet et La Chine dans l’économie mondiale (Presses universitaires Blaise-Pascal, 2021) de Mary-Françoise Renard ont permis d’amorcer la discussion lors de notre « Café de l’éco », un petit-déjeuner débat organisé par le Cercle des économistes. Les intervenants ont analysé les implications économiques et géopolitiques de cette confrontation entre grandes puissances, ainsi que ses conséquences pour l’Europe et la France.
Une rivalité devenue centrale dans l’économie mondiale
Pour Christian Saint‑Étienne, la rivalité sino-américaine constitue le prisme à travers lequel on peut lire l’ensemble des crises actuelles. Ainsi, la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen‑Orient ou la situation autour de Taïwan apparaissent comme des déclinaisons régionales d’un affrontement plus large pour la domination mondiale. Il s’agit peut-être d’un moment rare où l’équilibre des puissances se recompose. Pour la première fois depuis plusieurs siècles, cette reconfiguration pourrait se faire au détriment de l’Occident.
Christian Saint‑Étienne souligne également le rôle central du complexe militaro‑industriel américain. Aux États-Unis, la base industrielle de défense représente une part importante de l’économie et constitue un centre de pouvoir influent. Dans ce contexte, la dimension géostratégique reste déterminante, notamment le contrôle des routes d’approvisionnement énergétique, du golfe d’Ormuz au Venezuela.
Les États-Unis conservent néanmoins plusieurs atouts : leur capacité d’innovation, leur attractivité pour les talents internationaux et une démographie favorable. Cette compétition oppose, au fond, deux puissances animées d’une vision universaliste de leur rôle dans le monde.
La stratégie économique et technologique de la Chine
Mary‑Françoise Renard met en avant la cohérence de la stratégie chinoise sur le long terme. Depuis les réformes de Deng Xiaoping, la Chine a progressivement construit un écosystème industriel et technologique autour de plans quinquennaux publics. Le 15ᵉ plan quinquennal, présenté lors des Lianghui, place l’intelligence artificielle en tête des priorités, aux côtés de la robotique, des technologies quantiques et des semi-conducteurs.
Cette stratégie repose sur un modèle de croissance orienté vers l’investissement et la production industrielle, au détriment de la consommation intérieure. De plus, la faiblesse des dispositifs de protection sociale et la forte propension à l’épargne des ménages maintiennent ce déséquilibre.
À l’international, la Chine adopte une posture prudente dans les crises récentes. Elle rappelle le principe de souveraineté des États et privilégie la consolidation de son influence en Asie. Le pays doit toutefois faire face à plusieurs défis : une démographie défavorable, une crise du secteur immobilier et des mutations sociétales profondes chez les jeunes générations.
Une mondialisation qui change de nature
François Lenglet insiste sur la transformation profonde de la mondialisation. La période d’intégration économique qui a suivi la fin de la guerre froide laisse aujourd’hui place à une dynamique plus fragmentée. Les rapports de puissance reprennent le dessus, au détriment de la recherche exclusive du coût minimal.
Dans ce contexte, les entreprises réorganisent leurs chaînes d’approvisionnement afin de réduire les dépendances jugées stratégiques. La souveraineté économique et la résilience industrielle deviennent donc des critères essentiels dans les choix d’investissement.
L’Europe face à la recomposition de l’économie mondiale
Les intervenants ont rappelé la position paradoxale de l’Europe. Le continent dispose d’atouts considérables, notamment un marché intérieur de plus de 500 millions d’habitants représentant environ 20 % du PIB mondial. Pourtant, sa capacité à peser comme acteur stratégique unifié reste limitée.
Cette situation tient en partie à l’histoire de la construction européenne. L’Union européenne s’est bâtie après deux conflits mondiaux pour dépasser les logiques de puissance. Or dans un environnement international où ces logiques redeviennent centrales, ce modèle de gouvernance atteint certaines limites. La Commission européenne, organisée autour du principe de concurrence, n’est pas structurellement conçue pour porter une stratégie industrielle et technologique de grande ampleur.
Sur le plan national, la nécessité d’une réindustrialisation ambitieuse fait consensus. Deux obstacles apparaissent clairement : la disponibilité du foncier industriel et les capacités de raccordement électrique, dans un contexte où l’industrie de demain sera massivement électrifiée et numérisée. Une coordination renforcée entre acteurs publics et industriels est donc indispensable.
Au niveau européen, Christian Saint‑Étienne et François Lenglet estiment que la réponse ne peut venir du cadre communautaire seul. Elle pourrait passer par une coopération renforcée entre plusieurs grandes nations – France, Allemagne, Italie, Espagne et Pays‑Bas – afin de construire une stratégie industrielle et technologique cohérente.
Une rivalité appelée à structurer durablement l’économie mondiale
Les échanges du premier Café de l’éco dessinent un monde dans lequel la rivalité sino-américaine ne devrait pas trouver d’issue claire à court terme. Cette configuration, sans puissance hégémonique, reste une source d’instabilité durable. Pour l’Europe, l’enjeu consiste à définir une stratégie autonome pour ne pas subir cette recomposition, mais pour y jouer un rôle actif.