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Conjoncture économique : une stabilité fragile à l’épreuve de 2027

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la conjoncture économique française se caractérise par une apparente stabilité qui masque des fragilités profondes. Lors du dernier « Café de l’éco » organisé par le Cercle des économistes, Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques et également membre du Cercle des économistes et Alain Trannoy, directeur d’études à l’EHESS, professeur à l’école d’Économie d’Aix Marseille, membre du Cercle des économistes, ont confronté leurs analyses autour d’un constat partagé : l’économie française tient, mais au prix de déséquilibres qui ne pourront perdurer sans ajustement. 

L’un des points saillants de la discussion réside dans la nature même de la croissance actuelle. Celle-ci repose sur une combinaison inhabituelle : des entreprises qui continuent d’investir, des ménages qui épargnent à un niveau élevé, et un État qui soutient l’activité par un déficit important. 

Le taux d’épargne des ménages, stabilisé autour de 18 à 19 %, joue un rôle central dans cet équilibre. Pour Xavier Ragot, cette situation traduit moins une capacité financière accrue qu’un climat d’incertitude durable. Les ménages arbitrent en faveur de la prudence, ce qui limite la consommation et donc la dynamique de croissance. Dans le même temps, cette épargne contribue indirectement au financement de la dette publique, créant une forme d’interdépendance entre comportements privés et équilibres macroéconomiques. 

Cette configuration place l’économie dans une situation paradoxale : une baisse de l’épargne soutiendrait l’activité à court terme, mais pourrait fragiliser les conditions de financement de l’État ; son maintien, à l’inverse, pèse sur la demande. L’économie française évolue ainsi dans un équilibre instable, dépendant d’arbitrages microéconomiques difficilement prévisibles. 

Finances publiques : une dérive désormais structurelle 

Les échanges ont également insisté sur le caractère préoccupant de la trajectoire des finances publiques. Le déficit, proche de 5 % du PIB, ne relève plus d’un soutien exceptionnel lié aux crises récentes, mais tend à s’inscrire dans la durée. Pour les deux intervenants, cette situation traduit une forme de « normalisation » du déficit, qui n’est plus perçu comme problématique dans le débat public. 

La remontée des taux d’intérêt modifie profondément cette équation. Alors que la période précédente permettait de financer la dette à faible coût, la hausse des charges d’intérêt réduit désormais les marges de manœuvre budgétaires. Cette évolution rend plus visible la contrainte : à politiques inchangées, la dynamique de la dette devient difficilement soutenable. 

Les intervenants ont souligné que ce déséquilibre repose en grande partie sur la structure des dépenses publiques, notamment sociales, dont le poids limite les possibilités d’ajustement rapide. Dès lors, toute stratégie de redressement implique des arbitrages explicites, à la fois sur les recettes et sur les dépenses. 

Le risque d’un décrochage silencieux 

Au-delà des déséquilibres immédiats, la discussion a fait émerger un risque plus diffus : celui d’une dégradation progressive du potentiel économique. Plutôt qu’une crise brutale, les intervenants évoquent une trajectoire de croissance faible et durable, marquée par un sous-investissement dans les secteurs clés comme l’éducation, la recherche ou l’innovation. 

Ce scénario, parfois rapproché d’une trajectoire « à l’italienne », correspond à une forme de stagnation prolongée. Il se caractérise par une perte progressive de dynamisme, une moindre capacité d’adaptation et, à terme, un affaiblissement de la compétitivité. Ce risque est d’autant plus préoccupant qu’il est peu visible à court terme et donc difficile à traiter politiquement. 

Un débat public en décalage avec les contraintes économiques 

Une part importante des échanges a porté sur la qualité du débat public à l’approche de 2027. Les intervenants ont souligné un décalage persistant entre les contraintes économiques et les propositions politiques. Le débat apparaît souvent structuré autour d’objectifs incompatibles : baisse des impôts, maintien ou augmentation des dépenses, et réduction de la dette. 

Pour Alain Trannoy, cette situation entretient une forme d’« illusion de choix », dans laquelle les arbitrages réels ne sont pas explicités. Xavier Ragot insiste quant à lui sur la difficulté à inscrire l’action publique dans le long terme, dans un contexte marqué par la fragmentation politique et la contrainte électorale. 

Cette configuration favorise une approche court-termiste, centrée sur le pouvoir d’achat et les mesures immédiates, au détriment des trajectoires de moyen et long terme. Elle contribue également à fragiliser la crédibilité de la parole publique, en alimentant un écart entre engagements et réalisations. 

Clarifier les choix pour restaurer la crédibilité 

Face à ces constats, les intervenants appellent à une clarification du débat économique. La question centrale n’est pas tant de réduire les divergences que de rendre explicites les arbitrages. La réduction du déficit implique nécessairement de déterminer qui supportera l’ajustement : les contribuables, les bénéficiaires des dépenses publiques ou les générations futures. 

Dans cette perspective, l’échéance de 2027 apparaît comme un moment décisif. Elle pourrait être l’occasion de réinscrire le débat économique dans une logique de cohérence et de long terme. À défaut, le risque est celui d’un prolongement des déséquilibres actuels, au prix d’une contrainte accrue dans les années à venir. 

Les échanges de ce « Café de l’éco » montrent ainsi que la conjoncture ne peut être dissociée des choix politiques. L’enjeu n’est plus seulement de diagnostiquer les fragilités, mais de déterminer collectivement les conditions de leur traitement. on