Le retour du protectionnisme met en lumière une fracture persistante entre raisonnement économique et décision politique. Dans cet article, Pierre Jacquet, membre du Cercle des économistes, analyse les contresens qui nourrissent le débat sur le commerce international et empêchent de répondre aux véritables défis industriels et économiques.
Économie et politique ne font pas bon ménage au sujet du commerce international. Pour un économiste, les avantages du commerce sont dans l’importation, et il faut exporter pour pouvoir importer. Nos ancêtres, émerveillés par les épices d’Orient, l’avaient bien compris.
Pour de nombreux élus, commentateurs et gouvernants, l’intérêt de commercer consiste au contraire à exporter. La dépendance vis-à-vis des importations est alors perçue comme une faiblesse, ou, pour certains comme Donald Trump, comme un cadeau fait aux autres pays.
Un aspect de ce divorce, que la capture par les lobbys amplifie, tient à la compréhension des intérêts nationaux. Sont-ils représentés par ceux des exportateurs, ou doit-on aussi prendre en compte ceux des consommateurs, ou des utilisateurs de biens intermédiaires, qui bénéficient des importations ?
Le protectionnisme, entre légitimité politique et contresens économique
En démocratie, tous ces points de vue sont légitimes, et le défi consiste à les mettre en cohérence. Cela peut amener l’économiste à reconnaître certains rôles du protectionnisme. Par exemple, la compensation entre systèmes de normes inégaux, la concurrence excessive ou déloyale, ou encore la nécessité de gérer les transitions.
Inversement, le politique peut comprendre que le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle. Au début de 2026, ce défi reste largement devant nous. L’idéologisation du « libre-échange » au cours des décennies passées n’a cependant rien fait pour rapprocher les positions. On en paie aujourd’hui les excès.
Déficits commerciaux : une obsession trompeuse
Un autre aspect de la tension renvoie à l’interprétation des déficits commerciaux. Dès que l’on voit un signe négatif devant un solde, exportations moins importations, on considère qu’il y a un problème. Or il n’y a aucune raison de vouloir que le commerce bilatéral entre deux pays soit équilibré.
L’intérêt du commerce, entre nations comme entre individus, est bien de dégager des excédents quelque part et de les utiliser pour financer des déficits ailleurs. Si, globalement, le commerce fait apparaître un déficit, la raison essentielle est macroéconomique. Il s’agit d’une insuffisance de l’épargne nationale par rapport à l’investissement. Comptablement, le solde extérieur est égal à la différence entre épargne et investissement. Dans ces conditions, la tentation d’utiliser le protectionnisme pour y remédier paraît, au mieux, décalée.
Protectionnisme, Chine et désindustrialisation : le faux remède
L’actualité, en France et ailleurs, ramène ces tensions au cœur des débats. Donald Trump utilise le protectionnisme comme une arme offensive pour obtenir des gains politiques. Il en a libéré l’usage par les autres pays.
La France est tentée de l’utiliser vis-à-vis de la Chine, comme s’il s’agissait d’une solution cohérente aux problèmes du pays. Cette approche prétend répondre à la fois à la montée en puissance de la Chine et à la désindustrialisation. Pourtant, le terme même de désindustrialisation ou de réindustrialisation n’est pas mobilisateur.
Plutôt que vouloir revenir sur des batailles du passé déjà perdues, tournons-nous vers l’avenir. Le défi est d’inventer les activités de demain. Il s’agit d’innover par soi-même et à partir des innovations produites par d’autres, dans un faisceau dense de contraintes essentielles. Créer des emplois bien rémunérés, accompagner la transition énergétique et environnementale, contribuer à l’équité sociale et au bien-être des populations.
Vers une nouvelle éthique de croissance
Ces défis conduisent à une tout autre approche, fondée sur nos propres efforts : libérer les énergies, voir le commerce international comme un ensemble d’opportunités à gérer et réguler, investir dans la recherche et l’éducation (ce que la Chine a largement fait), repenser le système d’innovation, et, en facteur commun, prendre en compte et maîtriser les enjeux sociaux, climatiques et environnementaux.
Il s’agit d’une nouvelle éthique de croissance, autour de laquelle l’objectif serait de reconstruire l’identité européenne et de négocier de nouveaux accords multilatéraux. Ne serait-ce pas la meilleure réponse au Trumpisme et au déclin civilisationnel qu’il véhicule ?