— Actualité

— Nos actualités

Violences, le mal du siècle

Peut-on légitimement mettre la violence au cœur de toutes nos réflexions sur l’avenir ? C’est à cette question que la revue Mermoz a la volonté de répondre. Car depuis le flux ininterrompu de nos écrans, dans la rue, les écoles et jusqu’au cœur de nos foyers, elle se donne à voir partout. Clément Lebourg et Alban Schneyder, rédacteurs en chef de Mermoz , reviennent sur le thème du 10ᵉ numéro de Mermoz : « Violences, la société à vif ».

La violence semble ne plus seulement surgir par poussées, mais irriguer nos sociétés, à tel point qu’elle s’est installée à travers les mots « insécurité » et « délinquance », comme priorité des Français dans les enquêtes d’opinion[1]. Les chiffres du ministère de l’Intérieur donnent à voir une réalité bien plus nuancée. Non, il n’y a pas d’explosion généralisée de la violence (baisse quasi-continue des vols violents depuis 2017, destructions et dégradations volontaire stables…) malgré, il faut l’admettre, des chiffres en hausse sur certaines atteintes aux personnes, notamment sexuelles – à interpréter avec prudence compte tenu de la libération de la parole et des efforts faits dans l’enregistrement des plaintes[2].

Comprendre les origines multiples des violences

Si nier son existence serait une faute majeure, la dénoncer est essentiel mais insuffisant. Pour la combattre, ou du moins la contenir, il faut faire l’effort de la comprendre et d’en sonder les origines. Michel Wieviorka nous montre qu’elles sont si diverses qu’il est presque impossible de les objectiver. Cela ne peut se tenter que de façon holistique, en décentrant le regard de l’arbre des violences physiques, si spectaculaires soient-elles, pour observer la forêt des violences sociales, économiques et institutionnelles.

Cela revient d’abord à s’interroger sur la place qu’a pris l’insécurité dans le débat public. Comment expliquer que la couverture médiatique des violences ait presque doublé en 10 ans[3] ? Sur ce point, la recherche a des choses à nous apprendre. Il y a d’abord le « paradoxe de Tocqueville ». À mesure que nos sociétés se développent, nous devenons de moins en moins tolérants envers les actes de violence. Mais celui-ci ne suffit pas à tout expliquer. Depuis plusieurs décennies, un nouveau paradigme se dessine nourri par une « mythologie sécuritaire » que décrit le politiste Laurent Bonelli. Personnalités politiques, médias et plateformes entraînés dans une course au sensationnel, parfois instrumentalisée par des puissances étrangères ou des ambitions politiques, alimentent un sentiment d’insécurité aux racines réelles.

Les violences institutionnelles, bien plus discrètes car moins tangibles, sont pourtant le cœur du problème français. Les inégalités, les discriminations et l’exclusion, en constituant une rupture du contrat social, sont autant une violence en soi que le terreau des violences physiques que nous déplorons. Au-delà d’un constat moral, il y a là aussi un enjeu économique majeur : le coût de l’inaction… et de cette diversion. Le constat dressé par France Stratégie il y a 10 ans est plus que jamais d’actualité. Les discriminations coûteraient à l’économie française 3,6 % à 14,1 % de PIB.

L’insécurité, un prisme réducteur des problèmes de société

La question sociale, autrefois traitée par l’inclusion sur le marché du travail et de la mobilité, est passée au second plan. Notre société a trouvé dans l’insécurité une réponse facile à nombre de ses maux. En réalité, il est devenu commode de traiter les problèmes économiques ou spatiaux sous le seul prisme de la violence. En psychiatrisant ou en criminalisant le malaise social, on s’évite de poser les vraies questions sur notre contrat social et les inégalités qui le minent. Quand les services publics disparaissent des territoires entiers ou que 65% de la richesse s’acquiert par l’héritage plutôt que par le travail, n’y a-t-il pas là une forme de violence plus sourde mais bien plus massive ? On évite, également, de s’interroger sur les ressorts sociaux et culturels de la violence, comme l’éducation des jeunes hommes que pointe Ghada Hatem-Gantzer.

À un an de la présidentielle, la violence sera forcément l’un des sujets majeurs de la campagne. Il est donc de notre responsabilité collective d’ouvrir un débat pragmatique sur toutes les formes de violences en France. Mermoz tente d’ouvrir le débat et d’éviter l’écueil des solutions simplistes ou des recettes magiques qui n’ont pour effet que de flatter l’opinion.


[1] Enquête “What Worries the World”, IPSOS, mars 2026

[2] Insécurité et délinquance en 2025 : Première photographie et atlas départemental, Ministère de l’Intérieur, janvier 2026

[3] https://www.ouest-france.fr/medias/la-place-des-violences-dans-les-medias-a-augmente-de-75-pourcent-en-dix-ans-6288ae78-b795-11ef-ab9f-bc1b3bcb740d