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Favoriser les bons emplois

Avec un taux de chômage aux alentours de 7 % de la population active, la France est au bord du plein emploi. Pourtant, jamais les entreprises n’ont eu autant de mal à recruter les personnes correspondant aux besoins des entreprises. Problème de formation, de qualification ou tout simplement qualité des emplois disponibles ? Qu’est-ce qu’un bon emploi aux yeux des personnes en attente de travail ? D’abord un poste qui assure à la fois un salaire et un niveau de vie décent. Ensuite, un poste qui permet des bénéfices sociaux, des opportunités d’avancement et, surtout, un équilibre et une sécurité économique.

Est-ce à dire que les emplois proposés en France ne remplissent pas ces qualités ? L’auteure de cette étude dresse les conclusions et tire les leçons d’enquêtes réalisées par le Social Economics Lab de Harvard. Comment donc favoriser la création de « bons emplois » ? La réponse repose sur trois piliers : le rôle et l’intervention de l’État providence en matière d’éducation, de formation et de protection sociale ; des politiques actives sur le marché du travail en partenariat avec les entreprises (plus loin que la simple régulation) ; meilleure coordination entre les acteurs de terrains, publics et privés, aux niveaux national, régional et local.

Construire sur le long terme les moyens de rendre les emplois plus efficaces, vertueux et socialement valorisant, passe par une fine étude des comportements, des besoins et des ressources disponibles. D’où l’importance des enquêtes en amont. Des enquêtes pour explorer les pistes possibles et tester en temps réel l’efficacité des politiques publiques pour les rendre pragmatiques.


Le manque de bons emplois

Un problème majeur, en France et dans d’autres pays, est le manque d’emplois de qualité. Ce phénomène est visible à travers plusieurs indicateurs : une polarisation du marché de l’emploi, une baisse de la stabilité des emplois, une augmentation du sentiment d’insécurité économique et une baisse de la part des revenus de la classe moyenne. Les causes de ce phénomène sont structurelles et proviennent de la mondialisation ainsi que des changements technologiques et institutionnels. Ces évolutions créent un fossé entre ceux qui profitent de ces changements (et qui sont majoritairement des personnes avec des compétences spécifiques dans les zones urbaines), et ceux qui sont laissés pour compte.

Que représentent les « bons emplois ? » Au Social Economics Lab de Harvard (SEL), nous menons des enquêtes pour comprendre comment les individus pensent et raisonnent à propos des questions économiques et de politiques publiques. Nous avons donc posé la question à des échantillons représentatifs de la population française. Selon les répondants, les emplois de qualité sont ceux qui assurent un salaire qui permet un niveau de vie décent, des bénéfices sociaux, un niveau raisonnable d’autonomie, une sécurité économique, et des opportunités d’avancement. Les termes qui reviennent souvent parmi les répondants sont : « un bon salaire », « un environnement agréable/une bonne ambiance », « des bonnes conditions de travail », « l’évolution de carrière », flexibilité, stabilité et « vie de famille ». Bref, les bons emplois sont ceux qui permettent de vivre une vie de classe moyenne stable et satisfaisante. Malheureusement, seuls 50% des répondants ont le sentiment que leur emploi est de qualité égale ou supérieure à celui de leurs parents au même âge. De même, seule la moitié des répondants pense qu’il y a de bons emplois à pourvoir à proximité.

Les conséquences directes de l’absence de bons emplois sont importantes, autant sur le marché de l’emploi que sur les travailleurs affectés. De plus, il y a d’importants coûts indirects. D’abord, des coûts sociaux, tels des familles brisées, l’utilisation de drogues, l’effritement du capital social (documentés, entre autres, par Wilson (1996), Autor et al. (2018) et Case et Deaton (2020)). Ensuite, des coûts politiques sous forme d’augmentation du populisme nationaliste, ethnique et autoritaire et de la polarisation politique. Enfin, des coûts économiques, car les gains de productivité demeurent concentrés dans seulement certains secteurs et zones géographiques. Le manque d’emplois productifs au milieu de la distribution réduit ainsi la diffusion de l’innovation et, par conséquent, la productivité de croissance de l’ensemble de l’économie.

Ces coûts sociaux, politiques et économiques ne sont pas forcément pris en compte par les entreprises lorsqu’elles produisent ou investissent. L’intuition que « les bonnes entreprises donnent des bons emplois » est corroborée par la recherche. Mais, en grande partie, les entreprises n’investissent dans les bons emplois que dans la mesure où c’est profitable de le faire. Cependant, les retombées positives de ces bons emplois vont bien au-delà de la simple entreprise. Cela ouvre la voie à des politiques publiques soucieuses de ces retombées positives pour la société tout entière. Si les entreprises ont un rôle important à jouer, il est crucial que les politiques publiques et les gouvernements coordonnent ces créations d’emplois.

Un enjeu critique selon les citoyens

Dans notre enquête réalisée auprès d’un échantillon représentatif de la population française, nous avons étudié l’opinion de celle-ci sur divers sujets dont les inégalités, l’insécurité économique et le marché du travail. Nous estimons que 62% des répondants considèrent que les inégalités de patrimoine constituent un problème sérieux ou très sérieux, ainsi que 73% pour les inégalités de revenus. Pour 70% de ces répondants, les enfants issus de milieux modestes reçoivent un enseignement de qualité moindre que celui des enfants issus de milieux favorisés. Aussi, autant de répondants estiment que l’inégalité des chances est une problématique cruciale puisque ces derniers ont largement plus de chances de trouver un bon emploi pour le même niveau d’études.

La majorité des répondants estiment qu’un emploi de qualité va de pair avec un bon salaire, un environnement agréable, et un bon équilibre avec la vie privée et la vie de famille. En revanche, 57% des répondants considèrent que la mondialisation et les délocalisations sont une cause importante du manque d’emplois de qualité en France. 28% estiment que ce problème vient des changements technologiques. De manière similaire, 60% indiquent que la région et le milieu d’origine sont des facteurs qui expliquent largement l’accès à ces emplois de qualité. Nous estimons également que plus les individus se sentent immobiles géographiquement, plus ils considèrent que l’accès à l’emploi est de plus en plus difficile : ceux qui sont les plus mobiles ne ressentent pas cette difficulté.

Pour 60% des personnes interrogées, l’action publique doit se concentrer sur la création d’emplois répondant à des critères de qualité spécifiques et pertinents, même si cela mène à un nombre d’emplois plus faible. 60 à 70% de ces individus estiment que l’action publique est nécessaire pour diminuer les inégalités dans le marché du travail en investissant directement dans la formation continue, en légiférant davantage le marché du travail et en aidant les entreprises dans la création d’emplois de qualité. Ces mêmes personnes approuvent largement le recours aux formations par alternance, et le développement des services d’aide à la recherche d’emploi, notamment au niveau local. De même, l’accompagnement des employés affectés par les délocalisations où l’automatisation par les services publics semble une problématique importante pour ces répondants.

De ces résultats d’enquête et d’un grand nombre de recherches économiques récentes, se dégagent plusieurs pistes pour favoriser la création de bons emplois et, ainsi, contribuer à réduire les inégalités et l’insécurité économique.

Comment favoriser la création de bons emplois

La vision classique de l’État Providence suppose qu’il existe une abondance d’emplois de qualité pour la classe moyenne, sous réserve d’avoir une éducation adaptée. Ainsi, le système social traditionnel en France et dans d’autres pays Européens mettait l’accent sur les dépenses en termes d’éducation, de pensions, et de sécurité sociale contre les risques comme le chômage, la maladie ou le handicap. Mais la création d’emplois de qualité en elle-même ne fait traditionnellement pas partie de la juridiction du modèle social (exceptées pour le salaire minimum, les processus de négociation et le droit du travail). Les politiques visant les entreprises et le marché du travail se sont plutôt penchées sur la compétitivité, les investissements ainsi que la recherche et l’innovation.
Cela reflète la séparation habituelle entre les politiques sociales et économiques : les premières se concentrent sur les inégalités et l’insécurité, tandis que les deuxièmes se concentrent sur la productivité, l’innovation et la croissance. Cette séparation est logique dans un monde où des emplois de qualité sont disponibles pour tous, comme dans les États-Providence d’il y a quelques décennies, mais ce n’est pas ou plus le cas aujourd’hui. Les inégalités et l’insécurité économique sont des problèmes structurels, facilités par les changements technologiques et la mondialisation. Cela crée des emplois de mauvaise qualité pour la classe moyenne et une dépression des marchés de l’emploi. Ainsi, une stratégie qui se concentre sur la création d’emplois de qualité est nécessaire. Les politiques traditionnelles sont inadaptées. Il est donc nécessaire de créer des politiques économiques qui s’inspirent des politiques sociales, et vice-versa, afin d’encourager à la fois la création d’emplois de qualité, la croissance, et la productivité de l’économie.

Ainsi, un modèle social avec des emplois de qualité que nous proposons repose sur trois piliers. D’abord, sur les piliers traditionnels de l’État-Providence, qui restent extrêmement importants, mais qu’il s’agit de moderniser : en particulier l’éducation, la protection sociale et la progressivité du système fiscal. Deuxièmement, sur la création directe d’emplois de qualité à travers des politiques du marché du travail en partenariat avec les entreprises et des politiques industrielles, de commerce et d’innovation qui visent plus explicitement l’augmentation des emplois de qualité. Enfin, sur de meilleures interactions et communications entre les acteurs publics au niveau national, régional ou local, les entreprises et les citoyens.

La taxation des successions

Forts du constat que la richesse est très persistante à travers les générations, il faut reformer le système d’imposition des successions. Le système actuel est impopulaire, myope et moins progressif que ce qu’il pourrait être. Dans une note co-écrite avec le Conseil d’Analyse Économique, nous proposons un système qui imposerait la totalité des montants reçus au cours de la vie, avec des taux croissants avec le montant total (contre une imposition séparée à chaque décès ou donation, actuellement). Cet impôt pourrait, grâce à des exemptions suffisantes, permettre de ne pas affecter la classe moyenne et s’appliquer de manière progressive à partir d’un montant important de successions.

Des politiques actives dans le marché du travail

D’un autre point de vue, les régulations et règles du marché de l’emploi sont importantes, mais il est important de considérer d’autres éléments. En l’absence d’une hausse de la productivité, il existe un trade-off entre les conditions de travail et le niveau de chômage (comme le montre le haut niveau de chômage chez les jeunes en France). Ainsi, des emplois de qualité ne peuvent être créés qu’avec une bonne répartition de l’innovation et de la technologie, autrement dit, des emplois de qualité nécessitent des entreprises de qualité. Puisque les entreprises n’internalisent pas les externalités positives des emplois de qualité, il est important de considérer ces retombées positives et nécessaire de créer un contrat entre l’État et les entreprises pour la provision à la fois d’emplois de qualité et d’investissements publics adaptés.

Entre autres, il est nécessaire d’avoir des politiques du marché de l’emploi en concertation avec les employeurs, des politiques industrielles et régionales se concentrant sur les emplois de qualité, ainsi que des politiques pour l’innovation favorisant les technologies qui développent les emplois, et des politiques économiques internationales qui protègent le travail domestiques et les normes sociales. Ces politiques seraient liées par un objectif commun (celui de créer et de développer des emplois de qualité) et de nouvelles formes de gouvernance (collaboratives, itératives, basées sur des expérimentations entre le secteur privé et le gouvernement). Elles nécessitent donc des politiques de formation à l’emploi qui permettront une meilleure coordination des entreprises et de l’innovation, des services directs aux entreprises, des objectifs clairs et définis pour l’amélioration des emplois, des expérimentations plus décentralisées, et une évaluation de ces politiques plus fréquente et poussée.

Les politiques actives dans le marché de l’emploi ont pris des formes diverses dans différents pays, avec plus ou moins de succès : elles permettent de former et de certifier les travailleurs avec des compétences spécifiques, de les assister pour la recherche d’emploi, de subventionner certains emplois, et de créer des emplois spécifiques dans le secteur public. Ceci est généralement réalisé par les Services Publics de l’Emploi (SPE), à savoir Pôle Emploi en France. La réussite des programmes sectoriels de formation mis en œuvre aux États-Unis (Project Quest au Texas ou Per Scholars à New-York) est encourageant et incite à de nouvelles missions (ou un élargissement des missions actuelles) pour les SPE. Ces derniers peuvent établir plus de liens explicites entre les organismes de formation locaux et les entreprises pour assurer l’existence de formations adaptées, et anticiper les reconversions pour les actifs dont les compétences perdent en compétitivité. Puisque le contexte est différent du contexte américain, il serait judicieux d’établir des approches expérimentales locales menées par des organismes publics ou privés, dont les effets pourraient être évalués par la suite. Les SPEs pourraient aussi être utiles pour façonner les programmes d’enseignement et les formations pour qu’ils soient plus adaptés aux besoins du marché de l’emploi.

Des incitations pour les entreprises

De manière générale, il est souhaitable d’avoir des incitations pour les entreprises centrées sur les emplois de qualité. Une grande partie des incitations à l’embauche prennent actuellement la forme de subventions à l’investissement et aux nouvelles technologies. Cela amène un coût par emploi élevé, ce qui n’est probablement pas la manière la plus efficace pour aider les travailleurs. Bartik (2020) suggère que ces incitations devraient se concentrer sur des marchés qui sont fragilisés, et sur les secteurs ou entreprises qui ont un potentiel important pour la création d’emplois. Contrairement aux politiques actuelles, les incitations fiscales ne devraient pas être l’outil principal de création d’emplois. À la place, il faudrait se concentrer sur certains services publics dont les entreprises ont besoin, comme des services personnalisés, ou des politiques pour les infrastructures, les structures locales et la formation professionnelle.

Des politiques de l’innovation

La technologie transforme rapidement les compétences requises pour l’emploi, et le fardeau est souvent sur les travailleurs qui doivent s’adapter avec davantage d’instruction et de formation continue. Nous avons tendance actuellement à considérer la technologie comme exogène, c’est-à-dire non influencée par les politiques publiques, surtout en ce qui concerne sa direction (si elle se substitue au travail ou, au contraire, en est complémentaire). L’intelligence artificielle et les autres innovations peuvent par exemple diversifier les tâches réalisées par certains employés.

Mais l’innovation répond de façon endogène aux politiques publiques, telle la politique fiscale qui, actuellement, a tendance à taxer les revenus du capital plus légèrement que ceux du travail. Un trop gros écart entre la taxation de ces deux types de revenus peut distordre les incitations des entreprises en les encourageant à l’innovation dans des technologies qui remplacent la main d’œuvre humaine. Il serait intéressant de penser à des politiques intentionnelles qui dirigent l’innovation vers la création d’emplois.

Des politiques économiques internationales

Enfin, la création d’emplois de qualité doit aller de pair avec des politiques économiques internationales protégeant le travail et les normes de travail domestiques. ll est important de prendre en compte une clause anti-dumping social dans le commerce international, qui respecte certaines contraintes de qualité de travail, pour défavoriser l’import de produits fabriqués dans de très mauvaises conditions, qui créent également une concurrence déloyale et une course vers le bas en terme de standards de travail. Puisque l’échelle de la France n’est peut-être pas la plus adaptée, l’Union Européenne pourrait imposer une telle règle à ses frontières, en négociant directement avec l’OMC et ses partenaires commerciaux.

Améliorer le système fiscal

Il y a également quelques pistes pour améliorer le système fiscal.

Il s’agit déjà de taxer « mieux » en réduisant les pertes fiscales dues à l’évasion et l’évitement fiscaux. L’utilisation de l’analyse de données, d’algorithmes prédictifs, de machine learning et l’intelligence artificielle permet aux pouvoirs publics dans de nombreux pays de mieux repérer et d’éviter les délits fiscaux. Pour cela, les moyens alloués aux administrations fiscales doivent être augmentés pour leur donner des capacités humaines, techniques, et financières à la hauteur de ces nouvelles compétences.

En ce qui concerne les entreprises et les multinationales, il est important d’élargir les bases d’imposition. Cette problématique est devenue d’autant plus saillante pendant les récentes crises (2008 et Covid-19), qui ont mis en évidence les soucis d’équité en cette matière. En effet, beaucoup de personnes estiment que les grandes entreprises multinationales bénéficient d’aides des États lors de crises, mais ne contribuent pas suffisamment aux recettes fiscales quand l’économie va mieux. Il s’agit de continuer à soutenir et pousser de l’avant les proposition de l’OCDE et du Global Tax Forum, visant à lutter contre l’érosion de la base fiscale et le transfert de bénéfices des entreprises multinationales à travers les pays, notamment si cette érosion provient d’une baisse généralisée et non-coordonnée des taux d’imposition.

Les enquêtes : un outil de politique publique

La collecte de données est indispensable pour la politique publique, en particulier sur ce que pensent les citoyens. Ainsi, nous sommes convaincus que les enquêtes à grande échelle pourraient devenir un outil interactif et utile pour les politiques publiques, utilisées fréquemment pour sonder la compréhension des citoyens. Celles-ci ont déjà été utilisées par de nombreux chercheurs, incluant le Social Economics Lab de Harvard. Il s’agirait d’une approche qui permettrait d’éliciter les perceptions, connaissances, compréhensions, comportements et opinions des citoyens vis-à-vis des politiques publiques en général. Ces enquêtes seraient également un outil pour explorer, évaluer, et tester très rapidement l’impact de ces politiques publiques.


Bibliographie

  • Autor, D., Dorn, D., & Hanson, G. « When Work Disappears: Manufacturing Decline and the Falling Marriage Market Value of Young Men », American Economics Review: insights, septembre 2019, 161-78 p.
  • Bartik, T. J., « Using Place-Based Jobs Policies to Help Distressed Communities », Journal of Economic Perspectives, 2020, 34, 99-127 p.
  • Case, A., & Deaton, A. « Deaths of Despair and the Future of Capitalism », Princeton University Press, 18 août 2020, pp. 312.
  • Clausing, K., Saez, E., & Zucman, G., « Ending Corporate Tax Avoidance and Tax Competition: A Plan to Collect the Tax Deficit of Multinationals », UCLA School of Law, Law-Econ research, janvier 2021, Paper no. 20-12
  • Wilson, W. J., « When Work Disappears », Political Science Quarterly, 15 décembre 1996, 567-595 p.