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Serons-nous prêts en cas d’inflation forte ?

L’addition finit toujours par arriver. Certains ont longtemps pensé que la gestion économique de la crise sanitaire se ferait sans coût. Il suffisait de financer le soutien massif à l’activité par des émissions de dette d’État, immédiatement rachetées par les Banques Centrales. Avec des taux d’intérêt quasi nuls, on reportait le problème de financement aux calendes grecques et on pouvait parer au plus pressé. Seulement voilà, l’inflation est de retour, à des niveaux jamais vus depuis 25 ans pour la zone euro et depuis 40 ans pour les Etats-Unis.

Les causes profondes de la hausse de l’inflation

Laissons de côté ceux qui, il y a un an, promettaient que l’inflation ne reviendrait pas. Les mêmes, aujourd’hui, estiment que ce sera temporaire, pour examiner ce qui s’est passé. Il y a certes un renchérissement mondial des prix des matières premières et alimentaires, qui se répercute dans les indices de prix. Mais comment ne pas voir les causes profondes de ce mouvement ? Selon le FMI, les États ont injecté depuis janvier 2020 l’équivalent de 10% du PIB mondial de liquidités dans leurs économies. Ils ont ainsi soutenu la demande des ménages et des entreprises et d’éviter une crise économique sans précédent. Mais cette demande soutenue a rencontré une offre défaillante du fait de la désorganisation de certaines unités de production, des chaines de valeurs, du transport maritime, etc.

On a beau vouloir oublier les raisonnements de base, ils se rappellent à nous. Si la demande est plus forte que l’offre, les prix montent. Cette inflation sera durable si la réorganisation de la production mondiale prend du temps et que les soutiens à l’économie perdurent. Elle le sera également si les acteurs économiques la prévoient et ajustent leurs comportements en conséquence, soit par des relèvements de prix de vente, soit par des demandes salariales en hausse.

Le pouvoir d’achat au cœur de la campagne présidentielle

En France, le débat politique a déjà anticipé une inflation forte en plaçant la question du pouvoir d’achat au cœur de la campagne présidentielle. Du fait de l’inflation, le Smic et les retraites de base seront automatiquement revalorisés tandis que les salaires plus élevés, les retraites complémentaires et les revenus de l’épargne ne le seront pas. Des cadres aux retraités, cela fait donc beaucoup d’électeurs potentiels de LaREM ou de LR qui pourraient pâtir de l’inflation. Les déclarations récentes de Bruno Le Maire et Valérie Pécresse sur la baisse des charges portant sur les salaires moyens ou élevés tombent à propos. Un rapport de 2019 du Conseil d’analyse économique rappelait en effet qu’autour de 2,5 Smic, une baisse des prélèvements sociaux se répercute essentiellement en hausse de salaires.

Si l’on sait répondre aux conséquences de l’inflation, l’essentiel est néanmoins de pouvoir l’arrêter dans le cas où elle deviendrait durable. Jusqu’à présent, on se rassure en se disant que les Banques Centrales ont les moyens de le faire, en augmentant leurs taux directeurs et en cessant leurs rachats de titres. Mais les dernières interventions en la matière datent de plusieurs décennies et avaient été très brutales pour les économies. De plus, l’action des Banques Centrales pourrait être entravée si les États poursuivent un soutien à l’économie financé par des émissions de dette. Le problème de coordination sera d’autant plus complexe dans la zone euro, où les États ont des vues et calendriers divergents.

Même si l’importance de la fonction a été fortement rognée depuis le traité de Lisbonne, la France pourrait utiliser son accès récent à la présidence du Conseil de l’Union Européenne pour mettre la question sur la table.

 


 

Hippolyte d’Albis est directeur de recherche au CNRS, professeur à l’École d’économie de Paris et président du Cercle des économistes

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