30 universitaires et une conviction : l'importance d'un débat ouvert et accessible

Quelle politique industrielle pour la France ?

Afin de répondre aux questions qui nous paraissent essentielles pour un débat économique de qualité en France, le Cercle mobilise ses 30 économistes .

3 questions / 2 économistes et 3 mn pour y répondre!

Françoise Benhamou et Patrice Geoffron, membres du Cercle des économistes, répondent aux 3 questions de notre journaliste:
Quel visage pour l’industrie française de demain ?
L’Etat doit-il être interventionniste ?
Quels sont les ingrédients d’une vraie politique industrielle ?

 

Le point de vue des membres du Cercle des économistes :

 

Chevalier Jean-Marie_cropJean-Marie CHEVALIER

L’Etat doit être interventionniste mais de manière pragmatique. Aujourd’hui, l’Etat est présent dans une multitude d’entreprises. Jean-Marie Chevalier estime qu’ « une gestion de ces participations paraît impossible de façon cohérente ». « Je suis pour que l’Etat se retire de toutes les participations où il n’a rien à voir de manière stratégique, pour se focaliser sur des points vitaux », précise l’économiste. « L’Etat doit être interventionniste de manière pragmatique mais l’empilement des gouvernances paraît très compliqué. L’Agence pour les participations de l’Etat, la Caisse des Dépôts et Consignations, Bpifrance – qui a, c’est vrai, une action importante sur le démarrage de start-ups ou de sociétés innovantes –… c’est effrayant de voir cette complication et le coup de gestion énorme », déplore Jean-Marie Chevalier.

Ingérence. L’économiste souligne une « espèce d’ingérence de l’Etat dans les stratégies mises en place avec difficultés par les entreprises. On l’a vu notamment à la Sncf ou chez Air France. On a l’impression que le politique s’immisce dans des questions d’entreprises d’une façon malsaine ». « Il y a une dichotomie totale entre la politique et la vraie stratégie », appuie Jean-Marie Chevalier, qui poursuit : « Les transports aériens, la SNCF, sont deux entreprises qui ont d’énormes difficultés et sur lesquelles il faut faire des efforts d’adaptation. Je suis très choqué par le fait que les syndicats aient été déraisonnables dans ces entreprises ; de ne pas voir que le monde change et qu’il faut s’adapter ».

Nécessaire dialogue social. Plus de pragmatisme, désengagement de l’Etat de ce qui n’est pas essentiel et plus de dialogue social … la recette n’est pas si compliquée tient à souligner le Professeur à l’Université Paris-Dauphine. L’industrie européenne peut-elle renaître ? « Ca ne sera plus comme avant », reconnaît Jean-Marie Chevalier, mais nous avons encore des fleurons dans plusieurs secteurs comme le luxe, l’hôtellerie ou la gastronomie. C’est de l’industrie traditionnelle, compétente. Des niches qui restent prometteuses ». Et l’économiste d’insister sur la nécessité de « permettre à ces entreprises de monter en gamme pour jouer ce qu’elles ont de meilleur en termes de valeur ajoutée ».

photo_2011Philippe Aghion

L’heure des choix. En France, il y a autant de politiques industrielles que d’écoles économiques. Pour Philippe Aghion, « il y a deux positions extrêmes et il ne faut adopter ni l’une ni l’autre. La première est de garder la politique industrielle colbertiste de l’époque De Gaulle : l’Etat aide les grands champions et les filières s’occupent du reste. Et puis il y a l’extrême inverse qui est de ne pas consentir d’aides sectorielles. Pour être efficace, je pense que l’Etat doit faire du ciblage purement horizontal, des mesures horizontales qui concernent tous les secteurs ».

Autre temps, autres mœurs. « Quand on était dans une économie de rattrapage, la politique colbertiste faisait sens car les secteurs étaient bien déterminés, dominés par des grosses entreprises. On faisait surtout de la croissance par du rattrapage technologique », estime l’économiste, Professeur au Collège de France. Dès lors, ressurgissent les effets inhérents à l’économie de l’innovation. Selon Philippe Aghion, « sans arrêt, de nouveaux modèles remplacent les anciens. Si l’Etat aide des firmes déjà bien installées au détriment des entées potentielles, la concurrence est biaisée. Or la concurrence est cruciale pour la destruction créatrice ». Les structures plus efficaces remplacent celles qui le sont moins. « Certains se sont dit : tant que la concurrence est importante, oublions la politique industrielle. Ma vision est que l’on peut essayer de réconcilier les deux. C’est à dire que l’on peut faire de l’aide sectorielle d’Etat mais de manière à préserver la concurrence », explique l’économiste.

Dimension européenne. Cette stratégie de l’action renvoie à la nécessité d’une vraie politique industrielle européenne. « L’idée est de dire qu’entre le vieux colbertisme qui n’est plus adapté aux nécessités de l’économie de l’innovation, et l’autre extrême qui consiste à écarter toutes aides d’Etat, l’Europe peut permettre de trouver un juste milieu », en étudiant la multitude des modèles économiques de ses Etats membres. « Encore une fois, personnellement, je privilégie toujours l’horizontal. Je pense que ce ciblage des aides est de loin le plus adapté, même si des politiques verticales se justifient dans certains cas ». La politique industrielle est un vrai challenge pour les décideurs et le législateur.

 

Stoffaes Christian cropChristian Stoffaës

Un peu d’histoire. Parler de la politique industrielle d’un pays, quel qu’il soit, impose de regarder l’héritage des décennies et des siècles précédents. Selon Christian Stoffaes, « Le monde contemporain a vu s’estomper beaucoup de conflits territoriaux qui avaient puissamment marqué l’histoire. Mais il en subsiste des rémanences, sous une forme atténuée. Et il est né de nouvelles tensions, notamment économiques et culturelles, autour desquelles la conquête des territoires conserve un sens. Il s’agit désormais plutôt de territoires immatériels que de conquêtes physiques au sens classique ». Le grand principe a été le libre échange afin d’effacer la cause économique des rivalités territoriales. Il en va ainsi des impérialismes économiques. « La mondialisation a engendré un vaste espace intégré où se déploient des firmes multinationales pour le contrôle des marchés et des capitaux », souligne Christian Stoffaes.

Autres temps, autres mœurs. L’économiste constate que « La tendance est à la formation d’oligopoles, acteurs économiques très puissants, ignorant les frontières ou cherchant à les contourner, voire nier les réglementations de ce qui reste des Etats ». Il en va ainsi des paradis fiscaux. « Seuls font encore défaut aux Nations leurs panoplies le pouvoir fiscal, ou tout simplement les forces armées qui demeurent (encore) du ressort des privilèges souverains », estime Christian Stoffaes. « La guerre économique a opposé les grandes entreprises entre elles, appuyées sur les Etats dont elles sont originaires, leur influence diplomatique, leurs capacités d’intervention militaire et de renseignements », dessinant ainsi les traits d’une nouvelle géopolitique.

Territoires culturels. L’impérialisme culturel impose son système éducatif, ses divertissements, son mode de pensée et de consommation. « Une série de facteurs, qui se renforcent mutuellement, placent évidemment les Etats-Unis au cœur du débat », estime l’économiste qui appuie : « l’impérialisme culturel est un comportement fondé sur une idéologie, une manière de concevoir le monde, le sentiment de supériorité de la culture dominante, et une forme de mépris de la culture dominée : la suprématie dans le domaine de l’informatique, les principaux fournisseurs de matériel informatique, de logiciels bureautiques, et de logiciels sont issus de la Californie ».

Nouveau monde. « Une politique commerciale rentabilisant la production (…) permet de la brader à des prix compétitifs dans les autres pays, jusqu’à la caricature, la restauration rapide : McDonald’s, KFC, Burger King… La domination des marques de grande consommation à l’échelle mondiale, Coca-Cola, Levi’s, Nike, Microsoft, Apple… ». C’est ce monde dans lequel nous vivons, qui stimule la concurrence et, de fait, l’innovation. Encore faut-il que les Etats s’en donnent les moyens par des politiques économiques, stratégiques et fiscales adaptées.

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