Tout a commencé par un abonnement à une salle de sport. Huit ans. Sans jamais y mettre les pieds. C’est ce paradoxe apparemment banal – entre ce que l’on veut faire et ce que l’on fait réellement – qui a conduit les économistes Françoise Benhamou et Maya Bacache à explorer un concept aussi universel que sous-estimé : la négligence. Non pas au sens péjoratif du terme, mais comme objet sérieux d’analyse économique et politique. C’est autour de ce fil rouge qu’elles ont engagé la conversation, lors de notre dernier Café de l’éco, aux côtés de Robert Zarader.
Le point de départ de Françoise Benhamou et Maya Bacache est concret : les abonnements numériques. Streaming, salles de sport, Nespresso, applications en tout genre… Nous souscrivons, et nous oublions de résilier. Ce comportement, loin d’être anodin, constitue le fondement d’un modèle économique à part entière. Les plateformes ne vivent pas seulement de l’usage de leurs services, mais de la non-résiliation de leurs abonnés. Les Smartbox l’illustrent sans détour : 10 % des coffrets ne sont jamais réclamés.
Une industrie bâtie sur notre inertie
Pour les économistes, ce constat interpelle la rationalité au cœur de leur discipline. Si les individus étaient pleinement rationnels, ils résilieraient. S’ils ne le font pas, c’est que quelque chose – un biais cognitif, une friction, une inattention – s’interpose entre leur intention et leur action. Les nudges, ces coups de pouce comportementaux popularisés depuis les années 1990, comme par exemple la mouche peinte dans les urinoirs de l’aéroport de Schiphol, les escaliers transformés en touches de piano, ou encore l’attestation Covid d’une heure, ont tenté de combler cet écart. Mais leur efficacité s’estompe dans le temps. La première fois qu’on trouve l’escalier ludique, on sourit. La dixième, on reprend l’escalator.
Reste la régulation. L’Europe s’y attelle depuis deux à trois ans, avec des textes visant à rééquilibrer la relation entre plateformes et consommateurs. Mais entre la règle et son application, entre la loi votée et le décret publié, il y a souvent un gouffre. Ce gouffre lui-même étant, selon les intervenants, une forme de négligence institutionnelle.

De l’abonnement oublié à l’abstention : même ressort ?
C’est là qu’intervient Robert Zarader, avec une lecture plus politique de la négligence. Car l’écart entre intentions et actes ne se limite pas à nos relevés bancaires : il structure aussi notre démocratie. L’abstention, diagnostique-t-il, est une forme de négligence, parfois passive, parfois volontaire, parfois instrumentalisée. Et cette négligence démocratique commence, selon lui, au Parlement lui-même. À l’Assemblée nationale, les débats ont perdu en substance ce qu’ils ont gagné en spectacle.
Les plateformes numériques et les chaînes d’information en continu ne sont pas étrangères à ce mouvement. Elles contribuent à ce que Zarader appelle la « négligence du débat ». Non pas un complot organisé, mais une dynamique dans laquelle les convictions laissent place aux certitudes, et les échanges se font parallèles plutôt que contradictoires. Le débat public n’a pas disparu, il s’est radicalisé dans sa forme tout en s’appauvrissant dans son fond.
Face à ce diagnostic, Robert Zarader propose une grille de lecture pour les mois à venir. Il la formule sous l’acronyme DEEP : Diversion, Emotion, Engagement, Plaisir. La diversion d’abord, celle que pratiquent certains acteurs médiatiques, parfois de façon tactique, pour détourner l’attention des enjeux substantiels. L’émotion ensuite, la colère a désormais supplanté la peur comme affect dominant dans la société française. Les politiques qui ne l’intègrent pas raisonnent dans le vide. L’engagement, bien sûr, mais un engagement qui ne peut se construire que sur le dernier pilier, trop souvent oublié : le plaisir.
La négligence, révélateur d’une époque
Au fond, ce Café de l’éco a posé une question plus large. Et si la négligence démocratique n’était pas un défaut individuel à corriger, mais le produit d’une politique qui a méthodiquement érodé les conditions de l’engagement ? La double défiance décrite par les intervenants est implacable. Des citoyens qui ne font plus confiance aux institutions, face à des institutions qui n’ont pas fait confiance aux citoyens. Les Gilets jaunes, l’échec de la convention citoyenne sur le climat, les dispositifs d’aide publique délibérément opaques, autant de signaux d’une démocratie qui s’est progressivement dessaisie d’elle-même.
Le cadre proposé par nos intervenants ne se contente pas du diagnostic. Il ouvre une exigence. Face à la diversion, retrouver la profondeur du débat. Face à la seule émotion de la colère, cultiver d’autres registres affectifs en politique. Face au désengagement, recréer les conditions d’une participation désirable. Et face à l’austérité morale du discours politique contemporain, réhabiliter le plaisir, non comme légèreté, mais comme condition de la mobilisation démocratique. En somme, les mois qui viennent ne seront pas seulement un test électoral. Ils seront un révélateur : celui de savoir si la politique française est encore capable de donner envie.
