À l’heure où l’information explose et se dilue, l’esprit critique
devient une ressource rare. Face à l’illusion d’abondance et à la montée en puissance de l’IA, il est urgent de réapprendre à penser contre l’évidence.
Toute réalité matérielle, toute vie, toute société, depuis l’aube des temps, sont faites d’énergie et d’information, l’une au service de l’autre, tant matériellement que biologiquement, technologiquement, économiquement, socialement, idéologiquement et politiquement.
Dans les sociétés marchandes, l’évolution de ce couple s’est faite par l’émergence continue de nouvelles sources d’énergie : les efforts humains, les animaux, le courant, la marée, le vent, le bois, le charbon, le pétrole, le gaz, l’électricité, l’énergie nucléaire, le solaire, l’éolien. Et de nouveaux moyens d’information : les chants, les mots, les innovations, les signaux de fumée, la transmission orale et manuelle des savoirs, l’écriture, les cloches, les chants, la musique, l’art, les crieurs, l’imprimerie, la presse, les livres, le téléphone, la radio, la télévision, l’ordinateur. Depuis une trentaine
d’années, les moteurs de recherche inventés, utilisés et améliorés par les physiciens du CERN – l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, plus grand centre de physique des particules du monde – ont donné une envergure immense aux usages d’Internet et aux réseaux sociaux. Les grandes disciplines scientifiques se portent bien et investissent de nouveaux champs : biologie, neurosciences, géographie, économie, climatologie, et même une partie des sciences sociales. Tous ces domaines scientifiques se nourrissent de data de plus en plus nombreuses traitées par des puissances de calcul toujours plus performantes.
L’information n’est pas une ressource comme les autre car elle modifie le comportement et le statut de celui qui la consomme. Elle est, comme l’énergie, un enjeu de pouvoir ; de la même façon, l’énergie n’est rien sans moyen d’en évaluer le gaspillage.
Aujourd’hui, nous sommes noyés de sources d’énergie et d’informations, lesquelles, pour être stockées, transmises, manipulées, analysées, utilisées, exigent de plus en plus d’énergie (et d’eau), en particulier dans les data centers. Même si l’énergie, dont la source directe ou indirecte est principalement solaire est infiniment abondante, elle est, sous sa forme la plus utilisée car la plus facilement accessible, l’énergie fossile, extrêmement nuisible à la vie. C’est pourquoi il faut innover et se réorienter.
Notre attention, devenue addiction
L’information est encore plus abondante, puisqu’elle n’est pas rare (quand je donne une idée, je l’ai encore) et qu’elle ne peut être rendue rare qu’arbitrairement, par des brevets
ou des droits d’auteurs. Et les informations, qui ont toujours été innombrables, sont de plus en plus émises, collectées, débattues. En une génération, le volume des informations
quotidiennement et facilement disponibles a été multiplié, au moins par 100.
De plus en plus de gens savent les entendre, les lire, les
écrire.
Notre attention, devenue addiction, est ainsi tellement sollicitée,que beaucoup n’ont pas le temps, ni la formation pour une réflexion approfondie et critique. Le temps que nous réservons à nos téléphones est vingt fois plus important que notre temps de lecture. La simple lecture d’un livre, exercice cérébral spécifique et dont l’exercice risque de se perdre, devient l’exception remplacée par la lecture des sms, des tweets et des résumés d’articles, des images, des jeux vidéo. Même le sport, même le jeu vidéo, devient un spectacle plus qu’une pratique. L’information est de plus en plus un spectacle illimité. Un spectacle de plus en plus éphémère, de plus en plus changeant, de moins en moins stable.
L’information économique elle-même est de plus en plus produite et diffusée. Un nombre croissant de données, qu’on croyait inaccessibles, sont maintenant rendues disponibles
par des capteurs, mémorisées par des data centers, modélisées par des IA, avec des résultats souvent stupéfiants.
Des modèles de plus en plus nombreux sont, pour l’essentiel, de plus en plus concentrés sur le court terme, plus utiles aux marchés financiers, à la météo de demain qu’aux réflexions qui permettent d’évaluer l’impact à long terme d’une réforme des retraites, de la durée du travail, du changement climatique, des pertes de la biodiversité ou même de l’IA. Bien des informations, autrefois précieuses, comme le prix des choses, ne veulent plus rien dire quand tant de choses de très grande valeur sociale ou écologique ne sont pas valorisées d’une façon sensée. On calcule encore le PIB, qui ne prend pas en compte correctement la santé, l’éducation, l’environnement et tant d’autres choses. On se laisse
envahir par des nouvelles de l’actualité de plus en plus nombreuses, de plus en plus addictives, de plus en plus infestées de fausses nouvelles, en particulier à cause de l’IA. Au total, l’information devient moins crédible, plus contestable donc plus conflictuelle. Des milliers de clusters fonctionnent ainsi en circuit fermé et produisent des épidémies d’opinions, déguisées en pensées originales.
Dans un monde qui produit plus d’affirmations en une journée que pendant tout le XVIIIe siècle, l’esprit critique est devenu la condition minimale pour devenir libre.
L’IA, une nouvelle épreuve pour la liberté de penser.
De fait, dans un monde de plus en plus complexe, ces interrelations multipliées débordent des simples corrélations (qui forment pourtant le coeur de la science économique et
de ce qu’on peut attendre de l’IA) et ne suffisent pas pour anticiper des évolutions chaotiques. L’intelligence artificielle est une nouvelle épreuve pour la liberté de réflexion et peut-être la plus redoutable. Non parce qu’elle ment (elle ne le sait même pas), mais parce qu’elle convainc. Son registre est celui de la fluidité, de l’exhaustivité apparente, de la certitude bienveillante. Elle ne dit pas « Je pense que » — elle dit, posément, ce qui est. Et cette assurance stylistique désarme la vigilance.
Plus encore, les progrès de son traitement et de sa circulation sont aujourd’hui encore particulièrement menaçants. Pour la démocratie, pour la civilisation. Les flux d’information
deviennent vecteurs d’exploitation économique et d’aliénation politique, comme on le voit avec l’exploitation par les firmes des données extraites à partir des profils des consommateurs et des citoyens en Chine, aux États-Unis, en Russie, en Europe, en Amérique latine. L’homme risque de devenir un cyborg-animal selon la formule de Jacques Derrida, un robot, un artefact fermé à l’incommensurable, inconscient de sa finitude.
Tel est le paradoxe de l’information : de plus en plus abondante. De moins en moins pénétrante.
On perd alors l’essentiel : l’esprit critique qui permet de la comprendre de l’évaluer et de prendre conscience des biais cognitifs qu’elle véhicule, de la mettre en perspective, de discerner qui a intérêt à la véhiculer et pourquoi. Les penseurs critiques (les intellectuels de naguère), les écrivains et les artistes deviennent une espèce menacée de disparition, comme Jean-François Lyotard l’annonçait dès 1984 (Tombeau de l’intellectuel et autres papiers, Éditions Galilée).
Une nécessité vitale
L’esprit critique n’est pas un luxe académique. Il a changé le monde. C’est lui qui, au XVIe siècle, a permis à Copernic, puis à Giordano Bruno de renverser mille ans de cosmologie ptoléméenne. C’est lui qui, au XVIIIe siècle, a alimenté les Lumières et sapé les fondements théologiques du pouvoir absolu. C’est encore lui, au XXe siècle, qui a permis à des hommes et des femmes ordinaires de résister aux propagandes totalitaires quand la masse se laissait emporter. À chaque fois, le schéma est identique : une autorité affirme, une foule croit, un individu questionne. Et ce questionnement, souvent solitaire, souvent dangereux pour celui qui le soutient, finit par déplacer le monde. L’esprit critique est la mécanique secrète du progrès.
Pour le pratiquer, pour combattre la mésinformation, demander « Pourquoi ? » est un bon début, mais cela ne suffit pas : un enfant demande pourquoi ; un esprit critique demande à qui profite cette affirmation, quelle preuve la soutient, quelle hypothèse la contredit et qui l’énonce. La question pertinente n’est pas seulement causale : elle est épistémique, sociologique, rhétorique. Quatre réflexes concrets structurent cette discipline. D’abord, identifier la source : qui parle, avec quel intérêt, quelle légitimité ?Ensuite, chercher la contradiction : existe-t-il des données, des experts, des expériences qui invalident ce qui vient d’être dit ? Troisièmement, débusquer le glissement rhétorique : une opinion présentée comme un fait, une corrélation vendue comme une causalité, une exception agitée comme une règle. Enfin, suspendre son jugement – non par indécision, mais pour laisser au temps et à l’information nouvelle ou complémentaire le soin de clarifier. L’esprit critique n’est pas le scepticisme systématique, ce négationnisme confortable qui refuse tout parce qu’il n’a pas à choisir, qui préfère désigner un bouc-émissaire plutôt que de comprendre des mécanismes.
Face à un texte ou une réponse générée par une IA, trois questions s’imposent donc systématiquement. Premièrement : cette information est-elle vérifiable indépendamment ? Deuxièmement : quel biais de formation ? Tout modèle est nourri de données qui ne sont pas neutres, culturellement, politiquement, historiquement. Ce que l’IA ne dit pas en dit souvent plus que ce qu’elle dit. Troisièmement : qui a intérêt à ce que vous croyiez cette information ?
Face aux déluges d’informations, l’esprit critique ne rend pas heureux. Il dérange. Il rend libre. Et dans un monde qui produit plus d’affirmations en une journée que pendant tout le XVIIIe siècle, c’est devenu la condition minimale pour devenir libre ; dans la limite de notre finitude.
