On observe depuis le début de l’année 2010 un clair décrochage des bourses européennes par rapport aux bourses américaines. Sur cette période, le S&P 500 a vu son niveau multiplié par 6,3 et le Nasdaq Composite par 10,7. Dans le même temps, l’Eurostoxx 50 n’a progressé que de 2,1 fois et le CAC 40 de 2,5 fois. D’après Patrick Artus, on peut penser à cinq explications de cette sous-performance des bourses européennes par rapport aux bourses américaines. Deux révèlent la faiblesse de l’économie européenne. Trois traduisent des caractéristiques structurelles ou des comportements financiers différents aux États-Unis et en Europe.
Le poids insuffisant du secteur technologique en France
Commençons d’abord par les deux explications qui révèlent la faiblesse structurelle de l’économie européenne. La première est le poids du secteur technologique, à la fois dans l’économie et dans la capitalisation boursière. Le secteur technologique représente 7 % du PIB aux États-Unis contre 4 % du PIB en Europe. Il correspond aussi à 35 % de la capitalisation boursière aux États-Unis contre seulement 7 % en Europe. On connaît les causes de la supériorité des États-Unis :
- la disponibilité des moyens financiers pour investir, avec la présence de fonds de pension et le montant très élevé des investissements du Venture Capital ;
- les liens étroits entre la recherche universitaire et la recherche en entreprises ;
- le niveau élevé des dépenses de Recherche & Développement des entreprises.
Les dépenses de Recherche & Développement représentent 2,7 % du PIB aux États-Unis contre 1,5 % du PIB dans la zone euro.
La croissance de la productivité plus rapide aux États-Unis
Ensuite, la seconde explication est liée à la première. La croissance de la productivité du travail est beaucoup plus rapide aux États-Unis qu’en Europe. Elle atteint en effet, 26 % entre le début de 2010 et la fin de 2025 aux États-Unis, contre 7 % dans la zone euro. Cela résulte du développement nettement plus rapide des nouvelles technologies aux États-Unis. Il en découle une croissance plus rapide du PIB en volume. Du premier trimestre 2010 au quatrième trimestre 2025, elle atteint 45 % aux États-Unis contre 22 % dans la zone euro. Bien sûr, une croissance rapide basée sur le développement technologique attire davantage les investisseurs qu’une croissance lente fondée sur les secteurs et industries traditionnels.
Les différences dans le partage des revenus
Poursuivons avec les trois explications qui résultent des comportements financiers ou des différences structurelles entre les États-Unis et l’Europe.
La première concerne la manière dont se partagent les revenus. En Europe, le salaire réel progresse au même rythme que la productivité du travail. Aux États-Unis, il croît beaucoup plus lentement que la productivité. Les salariés américains ne reçoivent en moyenne que le tiers des gains de productivité. Cela explique donc que la profitabilité des entreprises soit nettement plus forte aux États-Unis qu’en Europe. Le Return on Equity des entreprises est de 17 % aux États-Unis contre 10 % en Europe. Cette situation justifie aussi des valorisations plus élevées des actions américaines, avec un PER de 28 sur le S&P contre 18 sur l’Eurostoxx. En revanche, il n’est pas question en Europe d’adopter le partage des revenus très défavorable aux salariés observé aux États-Unis.
La structure de l’épargne différente
La deuxième explication est la structure de l’épargne. La détention d’actions des ménages américains, soit directement soit au travers des fonds de pension, est beaucoup plus importante que celle des ménages européens. Les ménages américains ont 42 % de leur richesse financière investie en actions. C’est environ 20 % pour les ménages français. Il y a ainsi une alimentation continue du marché des actions américaines par les investissements des fonds de pension.
Enfin, la troisième explication comportementale est l’importance des rachats d’actions aux États-Unis. Ces derniers se sont élevés à 942 milliards de dollars en 2024 et à 1 200 milliards de dollars en 2025. En Europe, en incluant le Royaume-Uni et la Suisse, ils ont atteint 190 milliards d’euros en 2024 et 182 milliards d’euros en 2025. Même si l’effet sur les cours boursiers n’est pas mécanique, les rachats d’actions font monter le bénéfice par action, ce qui favorise la hausse des indices.
Pourquoi les marchés américains superforment
Au total, de nombreux facteurs expliquent la surperformance du marché des actions américaines par rapport au marché des actions européennes : le poids des entreprises technologiques, la croissance, le partage des revenus, la structure de l’épargne et les rachats d’actions.
On peut aussi penser que soutenir le marché des actions est un objectif de l’Administration et de la Réserve fédérale aux États-Unis, en raison de l’effet très négatif qu’aurait le recul des indices boursiers sur l’activité et sur les retraites. Cette préoccupation n’est pas partagée par les gouvernements européens ou la BCE.
