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Le Golfe au cœur des enjeux économiques mondiaux

Tour Milad, Téhéran, Iran pour représenter les pays du Golf

La crise autour du détroit d’Ormuz rappelle la dépendance persistante des économies européennes aux ressources du Golfe. Au-delà des hydrocarbures, la région occupe une place centrale dans les chaînes d’approvisionnement stratégiques, la finance mondiale et les infrastructures de la transition énergétique explique Pierre Jacquet.

La fermeture du détroit d’Ormuz souligne à nouveau la forte vulnérabilité énergétique des pays importateurs d’hydrocarbures et son coût économique. Ce n’est pas un problème nouveau : il était déjà identifié bien avant le premier choc pétrolier, en 1973. Cela en dit long sur l’incapacité collective à réagir autrement qu’en mode de gestion de crise plutôt qu’en mode de prévention.

L’idée que la fermeture du détroit d’Ormuz puisse renforcer les approches préventives et accélérer la transition énergétique en Europe paraît séduisante. Mais les leçons de l’Histoire amènent à craindre que toute accalmie – évidemment souhaitable – fasse disparaître le sentiment d’urgence.

Une région clé pour les matières stratégiques

Cependant, l’importance stratégique des pays du Golfe va bien au-delà, comme le rappelle le dernier rapport de la Banque mondiale, publié en avril 2026, sur les perspectives du marché des matières premières. Avant le conflit avec l’Iran, 35 % du commerce de pétrole brut et 20 % des produits raffinés transitaient par le détroit d’Ormuz. La région concentrait aussi 20 % du commerce de gaz naturel liquéfié.

Mais le Golfe est également un fournisseur majeur d’engrais, notamment d’urée, ainsi que de produits chimiques comme le soufre ou l’hélium. Le Qatar assure près du tiers de la production mondiale de ce dernier. Sous-produit de l’exploitation gazière, l’hélium reste essentiel à la fabrication des semi-conducteurs nécessaires aux véhicules électriques, aux éoliennes et aux centres de données. Il joue donc un rôle central dans la transition énergétique et l’économie numérique.

Des interdépendances économiques, financières et culturelles

L’interdépendance est aussi financière. Les fonds souverains des pays du Golfe détiennent près de 5 000 milliards sous gestion et représentent plus de 40 % des investissements souverains dans le monde. Ils financent également les infrastructures numériques et les entreprises.

Leur pouvoir d’influence culturel et diplomatique transparaît aussi dans leurs investissements dans le sport, les médias et le jeu vidéo. Ces investissements font des pays du Golfe des acteurs de plus en plus présents dans l’univers médiatique européen.

Ainsi, ces pays ne sont pas simplement des fournisseurs d’énergie que nous pourrions remplacer par d’autres fournisseurs, ou mieux encore par le vent ou le soleil. Eux aussi préparent l’après-pétrole, ce qui devrait permettre de dialoguer de façon constructive sur les défis de long terme.

Le retour des logiques de puissance

Il est important de prendre en compte toute la profondeur des interdépendances. Elles étaient gérées, certes imparfaitement, dans le contexte d’une gouvernance multilatérale de la mondialisation. Elles sont désormais à la merci de comportements étatiques prédateurs en conflit pour la maîtrise des ressources.

L’historien Arnaud Orain fournit une grille de lecture saisissante de ce basculement dans son ouvrage Le monde confisqué, publié avant le conflit avec l’Iran.

Il décrit un « capitalisme de la finitude », fondé sur la monopolisation rentière des ressources et des espaces dans un monde perçu comme borné. Ce modèle repose sur la militarisation des mers, la capture des routes stratégiques par des entités mi-étatiques, mi-privées, et une dynamique de prédation entre puissances.

Quelle réponse pour la France et l’Europe ?

La France et l’Europe peuvent-elles y résister ? Si d’autres pays se comportent en prédateurs, il devient indispensable d’acquérir les éléments de puissance économiques, politiques et militaires permettant d’y résister et de proposer des modèles alternatifs plus coopératifs.

Il faut également rechercher dès maintenant des accords bilatéraux capables de sécuriser autant que possible l’accès aux matières stratégiques. Ces efforts doivent se placer au cœur de toute politique industrielle européenne.

Autrement dit, le dynamisme économique et le succès de la transition énergétique ne reposent pas seulement sur la capacité d’innovation et sur des politiques publiques cohérentes à long terme. Ils requièrent aussi une politique étrangère forte et cohérente. Pour l’instant, l’Union européenne n’en a pas montré la capacité.

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