Pour Stéphanie Stancheva, la colère est devenue un outil central de la communication politique. Sur les réseaux sociaux, ce sentiment n’est pas laissé au hasard : il influence durablement les opinions et incite à l’action, comme le montrent plusieurs recherches analysant les comportements des citoyens et des élus.
Il suffit d’ouvrir son fil d’actualité pour le constater : la politique s’exprime désormais souvent sur un registre émotionnel. Les mots s’enflamment, les controverses s’enchaînent. La colère est partout, dans les discours des élus comme dans les commentaires des citoyens. Ce phénomène dépasse les clivages habituels : droite et gauche, gouvernement et opposition s’y retrouvent.
Est-ce une simple impression, ou une réalité mesurable ? Des recherches menées au Social Economics Lab de Harvard[1] – croisant l’analyse de millions de messages et des expériences à grande échelle – permettent d’y voir plus clair. Entre 2013 et 2025, la part de messages politiques exprimant de la colère a doublé sur X (anciennement Twitter), passant d’environ 25 % à 50 %. Cette hausse, amorcée après l’élection de Donald Trump en 2016, touche donc sympathisants de droite comme de gauche. Du côté des élus, la dynamique obéit à une certaine logique : les partis dans l’opposition s’emportent davantage que ceux au pouvoir. Mais chez les citoyens, c’est différent : une fois déclenchée, cette colère semble s’installer durablement, sans revenir à ses niveaux d’avant 2016.
Les réseaux sociaux amplifient la colère
Ce phénomène est amplifié par les plateformes numériques. Les messages exprimant de la colère génèrent en effet bien plus d’engagement. Un tweet rageur d’un parlementaire reçoit près de 50 % de retweets de plus qu’un message neutre. Et le même élu s’exprimera avec davantage de véhémence sur X qu’à la tribune du Congrès. Internet amplifie ce que les institutions modèrent et il n’est pas exclu que certains cherchent à en tirer parti.
Mais les émotions ne sont pas que du bruit. Elles modifient réellement les jugements politiques. Induire un état émotionnel négatif rend les participants plus méfiants envers le commerce international. Ils deviennent également favorables à des restrictions migratoires et plus enclins à soutenir la redistribution punitive. Les émotions positives, elles, ont peu d’effet sur ces préférences économiques. En revanche, elles réduisent nettement les tendances populistes.
Stimuler la colère pour déclencher l’action
Toutes les émotions négatives n’agissent pas de la même façon. Prenons le climat : la peur d’un désastre imminent laisse les attitudes à peu près inchangées. La colère – dirigée contre des responsables identifiés, des négligences, des intérêts puissants – pousse à l’action. Elle renforce le sentiment d’urgence, soutient les politiques ambitieuses et encourage les comportements individuels en faveur du climat. La peur paralyse ; la colère mobilise.
Il ressort de ces résultats que, pour qui voudrait orienter les opinions, susciter la peur d’un risque diffus ne suffit pas. Ainsi, attiser la colère en désignant une injustice et des responsables s’avère bien plus efficace.
La peur paralyse ; la colère mobilise.
Cette mutation du discours public, au cœur des débats des prochaines Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, montre clairement que comprendre les choix politiques ne se limite plus à analyser les intérêts ou les idéologies. Les émotions jouent un rôle central, mesurable et parfois délibérément activé. Ces résultats suggèrent par conséquent, de considérer les émotions comme un déterminant durable des préférences politiques – au même titre que les intérêts matériels ou les convictions idéologiques. D’autant plus qu’elles ne sont pas éphémères : lorsqu’on les réactive régulièrement, elles s’installent et façonnent durablement les opinions.
[1] Eva Davoine, Stefanie Stantcheva, Thomas Renault, Yann Algan, Emotions and Policy Views, Social Economic Lab, 2025, https://socialeconomicslab.org/research/working-papers/emotions-and-policy/
