30 universitaires et une conviction : l'importance d'un débat ouvert et accessible

La prochaine crise financière se déclenchera dans l’économie réelle

Avons-nous tiré les leçons de la crise financière de 2008 ? Sommes-nous mieux armés, aujourd’hui, pour résister à un nouveau cataclysme ? D’ailleurs, est-ce qu’un tel épisode est encore possible ? Chez les économistes, les avis sont partagés. André Cartapanis explique pourquoi les risques ont changé de nature.

Dix ans après la faillite de Lehman Brothers, les commentaires se multiplient à propos des risques d’une nouvelle crise financière. Les plus pessimistes mettent en avant l’insoutenabilité de l’endettement cumulé des ménages, des entreprises et des Etats, qui n’a jamais été aussi élevé. Ils soulignent les dangers de la normalisation des politiques monétaires et de la remontée des taux d’intérêt aux Etats-Unis, notamment pour les émergents les plus endettés en dollar. Ils citent les tensions financières ou la dégringolade des taux de change qui se manifestent déjà en Turquie, en Argentine, en Afrique du Sud. Ils évoquent la réapparition des bulles immobilières à San Francisco ou à Shanghai, ou les dangers de la bulle boursière aux Etats-Unis. Pour eux, tout cela ne peut pas durer.

De leur côté, les optimistes mettent en avant les progrès réalisés dans la supervision des marchés ou des intermédiaires financiers, le fait que les banques, partout, sont bien plus capitalisées qu’elles ne l’étaient en 2007. Ils citent la quasi-disparition du chômage aux Etats-Unis ou en Allemagne, la maîtrise de l’inflation. Ils mettent en avant le retour de la croissance, malgré le ralentissement de ces derniers mois, ou les retombées économiques du digital et de l’intelligence artificielle. Pour eux, tout cela alimente la confiance des marchés, des investisseurs, et ne saurait donc engager un scénario de crise financière.

Tant les optimistes que les pessimistes, pourtant, se trompent de débat. Le surendettement des ménages ou des Etats est la conséquence d’une insuffisance de la croissance qui elle-même résulte des profondes inégalités de revenus et de patrimoines. S’y ajoute aujourd’hui la déconnexion des salaires et des gains de productivité, eux-mêmes en décélération marquée. La croissance aux Etats-Unis ne pourra pas durablement dépasser le potentiel de l’économie américaine, lesté par les retards technologiques et la montée de la pauvreté, malgré la fuite en avant des déficits budgétaires qui risque de relancer l’inflation tôt ou tard. Quant aux gisements d’activités et de créations d’emplois de la nouvelle économie, du digital, ils restent aujourd’hui limités tout au plus à 10% du PIB.

En un mot, l’économie mondiale encourt le risque d’être engluée sur une trajectoire de croissance molle qui explique la montée des populismes et du protectionnisme. De surcroît, en étant incapable de préserver la planète des dangers du réchauffement climatique.

Bien sûr, les esprits animaux, chers à Keynes, gouvernent souvent les marchés financiers. Ils conduisent à des surréactions, à des bulles, à des niveaux d’endettement insoutenables dont d’ailleurs les banques ou les investisseurs tirent profit. Leur aveuglement face au désastre est avéré. Mais la finance est plus rationnelle qu’on ne le croit et elle ne peut pas durablement s’éloigner de l’économie réelle. Elle entre en crise quand les cours boursiers ne sont plus en phase avec la croissance des entreprises, quand les prix dans l’immobilier n’ont plus rien à voir avec les revenus des emprunteurs, quand les crédits bancaires ou les obligations d’entreprises se heurtent à des défauts provoqués par une demande atone, quand l’abondance de l’épargne mondiale provoque le surendettement externe de tel ou tel pays émergent. Et surtout, quand se profile, inéluctablement, une récession…

Tous ces facteurs de crise sont aujourd’hui présents, les uns aux Etats-Unis, certains en Europe, d’autres en Chine ou parmi les émergents latino-américains… C’est pour cela que la prochaine crise financière se déclenchera dans l’économie réelle.

Les Thématiques