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Qu’est-ce qui pousse les entreprises à mettre un prix sur leur CO2 ?

Les députés ont récemment adopté le projet de loi « Climat et résilience ». A un an de l’élection présidentielle, l’exécutif présente le texte comme une preuve de son engagement en faveur de l’écologie, ses détracteurs le trouvent sans ambition. Au cœur de ce débat, Patrice Geoffron explique l’implication et l’action des entreprises dans la réduction des émissions de CO2

En 2020, une taxe carbone était en vigueur dans une trentaine d’États ou régions au niveau mondial, tandis qu’une trentaine de marchés de quotas échangeables étaient également en fonctionnement (selon le décompte d’I4CE). Il fait peu de doute que ce périmètre est insuffisant pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, d’autant que le prix donné au carbone dans ces différents systèmes est généralement trop faible (la Suède faisant figure d’exception avec une taxe sensiblement supérieure à 100 € la tonne de CO2).

Mais, pour apprécier la progression des efforts de tarification du carbone, il convient également d’observer la démarche dite « volontaire » de certaines entreprises. Cette tarification interne leur permet d’anticiper des politiques publiques plus contraignantes (et de signaler au marché leur adaptation à ce risque qui pèse sur leurs activités) et d’orienter leurs investissements à long terme (en évitant d’empiler de futurs actifs « échoués », car inadaptés à un monde post-carbone). Cette démarche peut prendre la forme d’un « prix fictif » intégré à tous les plans d’affaires (pour calculer l’impact sur les émissions et la rentabilité des projets) ou d’une taxe interne bien réelle, imposée aux unités d’une entreprise (permettant à la fois de peser sur leurs émissions et de financer des projets bas carbone ou des actions de compensation, par des investissements forestiers notamment).

Un rapport d’avril du CDP (le Carbon Disclosure Project, qui fait autorité dans ce domaine) éclaire une diffusion rapide de ces signaux de prix : 2 000 entreprises font état de leur utilisation actuelle ou prévue (dans les deux prochaines années) d’une tarification interne du carbone (près d’une sur deux parmi les 500 premières entreprises mondiales), représentant une capitalisation boursière 27 000 milliards de dollars, contre 7 000 milliards pour celles qui s’inscrivaient dans cette démarche en 2017.

Si, sans surprise, les secteurs de l’électricité et des combustibles fossiles ont la plus grande proportion d’entreprises disposant de tels mécanismes internes, une progression rapide dans les services financiers confirme une large diffusion sectorielle (dans onze des treize secteurs couverts par le CDP), de même qu’une large empreinte géographique (avec une forte croissance en Asie). Certes, on pourrait penser qu’un prix interne offre avant tout un bel affichage (le procès en « greenwashing » n’étant jamais loin), mais ce serait négliger que les entreprises qui y recourent ont une propension plus élevée à prendre des engagements de réduction de leurs émissions (selon des objectifs sérieux dit « Science Based »), et orientent plus largement leurs achats vers des énergies renouvelables. Cette démarche de tarification interne s’insérant donc dans un portefeuille d’actions plus large.

Pour tempérer un éventuel excès d’enthousiasme, il importe également de souligner que les entreprises appliquaient un prix médian du CO2 égal à 25 dollars par tonne, très en deçà de ce qui permettra d’aligner l’action climatique avec les ambitions de l’Accord de Paris, même si elles sont deux fois plus nombreuses qu’en 2017 (toujours selon le CDP) à utiliser des prix évolutifs au fil de temps. Enfin, pour ne surtout pas imaginer que ces actions des entreprises ont vocation à se substituer à celles des États, il suffit d’observer que celles qui sont soumises à des contraintes publiques (règlementations, taxes…), ou les anticipent, sont cinq fois plus susceptibles d’utiliser un prix interne du carbone que les autres. Vertus publiques et privées se conjuguant ainsi.

 

Patrice Geoffron, Membre du Cercle des économistes et Professeur à l’université Paris-Dauphine

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